Revue de presse

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L’invasion des sangliers : « Jamais nous n’aurions pensé qu’une bête sauvage puisse s’introduire chez nous, en plein centre-ville »

Le Monde · 10/10/2026 · ← revue

Pour une surprise, c’en fut une, et une belle : poilue, tumultueuse, grognante… Il est un peu plus de 10 heures, dimanche 27 septembre à Saint-Galmier (Loire), quand Alexandra et Cédric Berger sont alertés par leur voisin, qui vient d’entendre un grand « plouf » dans leur piscine hors-sol. Ce qu’ils pensaient être un ragondin égaré s’avère être… un sanglier – un jeune mâle d’environ 70 kilos ayant probablement fui une battue organisée dans une forêt des environs. L’animal se débattra deux heures durant dans l’eau chlorée sans que les pompiers, dépêchés sur place, ne réussissent à l’en sortir. Jugé dangereux en cas de survie, il sera abattu à l’aide d’un poignard par des chasseurs, sous l’œil médusé des propriétaires. « Nous habitons en plein centre-ville. Jamais nous n’aurions pensé qu’une bête sauvage puisse s’introduire chez nous. » Alexandra Berger, conseillère dans une agence publicitaire de Saint-Etienne, n’en revient toujours pas en remplissant un dossier d’assurance pour déclarer les dégâts occasionnés par la bête en furie : un liner (la membrane qui sert à garantir l’étanchéité du bassin) percé, une margelle scarifiée, une bâche à bulles grignotée. Pour inhabituelle qu’elle paraisse de la part d’un spécimen de la faune sauvage, cette escapade nautique est-elle pour autant surprenante ? Une rapide revue de presse, à la même période, en dit long sur la propension de ce mammifère forestier à s’aventurer désormais loin de son milieu naturel. Le 8 septembre, à Rodez, les élèves du collège Jean-Moulin ont ainsi été confinés pendant une heure dans le gymnase de l’établissement parce qu’un sanglier divaguait au milieu de la cour de récréation. La même journée, à Montpellier, une compagnie de cinq sangliers a été vue en train de gambader gaiement entre les voitures d’un quartier résidentiel. La veille des Journées du patrimoine, le 17 septembre, à Merville (Haute-Garonne), des sangliers ont dégradé les pelouses du château du XVIIIe siècle, « retournant nos plus belles perspectives » à la recherche de vers, se désole le maître des lieux, Laurent de Beaumont. Un an plus tôt s’était déjà produit un épisode de plus grande ampleur, « qui avait eu des allures de bataille de Verdun », dans cet espace classé Jardin remarquable. Non content de déchiqueter les pelouses, le sanglier laboure également les imaginaires, puisqu’il est le fil rouge du film L’Espèce explosive, de Sarah Arnold (actuellement en salle), exacerbant les tensions entre humains. Qu’arrive-t-il à Sus scrofa, son nom scientifique ? L’ongulé de la famille des suidés paraît déboussolé. Lui qu’on croyait installé à jamais dans les forêts et les sous-bois multiplie les incursions en milieu urbain et périurbain, s’invite dans les villages, s’aventure dans les zones artisanales et les friches industrielles, divague sur les parkings, les plages, les aires d’autoroute, les parcours de golf, les terrains de camping… Rien ne semble ralentir son audace et sa curiosité. Dans un passé récent, des spécimens ont été vus sur les flancs d’un glacier du massif des Ecrins, dans les Alpes, d’autres sur l’île anglo-normande d’Aurigny (au large du Cotentin), à 15 kilomètres des côtes françaises, confirmant leurs aptitudes à l’escalade et à la natation. En février, piégé par la marée, un sanglier a été surpris sur un rocher, au large des Sables-d’Olonne (Vendée).

Explosion démographique

Symbole de la nature sauvage pour les écologistes, noble gibier pour les chasseurs, le seigneur des futaies a changé de statut en l’espace d’une décennie. Le voilà devenu paria, une espèce à problèmes, un fait de société à lui tout seul, voire un « animal politique », pour reprendre l’intitulé d’un ouvrage de l’écologue et chercheur du Centre national de la recherche scientifique Raphaël Mathevet, coécrit avec son homologue géographe Roméo Bondon, Sangliers. Géographies d’un animal politique (Actes Sud, 2022). Les dégâts qu’il occasionne dans les champs et les accidents qu’il provoque sur la route ont terni sa réputation, déchaînant un débat sans fin parmi ceux qui observent ses mouvements : comment le « réguler » – tâche qui incombe historiquement aux chasseurs au nom de l’ordre public ? Comment réduire ses effectifs, en d’autres termes ? Le mammifère à groin prospère plus que de raison. Evaluer la population d’un animal sauvage, nocturne de surcroît, est un exercice complexe auquel peu de spécialistes se risquent. Sauf Eric Baubet, le référent sanglier de l’Office français de la biodiversité. Selon ses extrapolations, le nombre d’individus dans l’Hexagone oscillerait entre 1,3 million et 1,5 million, avant chasse. La notion d’« avant chasse » est capitale pour apprécier l’extraordinaire capacité de l’espèce à se renouveler : lors de la saison de chasse 2024-2025, 881 372 sangliers ont ainsi été « prélevés », c’est-à-dire tués par des chasseurs. Une hécatombe, en hausse de 2,1 % par rapport à la saison précédente. Dans les années 1970, on en tuait 35 000, soit vingt-cinq fois moins. L’animal était alors tellement rare dans certains territoires que « c’était la fête au village dès que l’un d’eux était abattu, tout le monde venait l’admirer à la ferme, il arrivait que la fanfare se déplace », se souvient Jean-Marie Biaunier, un chasseur de longue date du nord de l’Indre. « Cela n’a plus rien d’exceptionnel aujourd’hui. Rien que l’an dernier, j’en ai tué trois, moi qui ne suis pas un grand tireur. » Incontrôlable, l’explosion démographique actuelle du quadrupède trouve son origine dans l’intensification agricole d’après-guerre. Les arrachages de haies et les empoisonnements dus aux pesticides ont fortement réduit les populations de petit gibier de plaine – lapins, lièvres, perdrix… – au fil des décennies. « Le déclin du lapin notamment, qui était le support de la chasse française, a entraîné un transfert vers le gros gibier, tout particulièrement le sanglier, note Eric Baubet. Avec un minimum d’efforts de gestion, les chasseurs ont largement contribué à son développement car il leur fallait un gibier à prélever. » Encouragée par les institutions cynégétiques (fédérations, associations et sociétés de chasse notamment), une dynamique démographique s’est alors enclenchée. Une consigne a longtemps circulé au sein des sociétés de chasse : ne pas tirer sur les femelles, synonymes de procréation et donc de futures proies. Des élevages de sangliers en captivité – jusqu’à 3 000 dans les années 1970 – ont parallèlement alimenté les chasses privées, colonisant au-delà des enclos. S’est ajoutée la pratique de l’agrainage, qui consiste à nourrir des animaux sauvages dans leur milieu naturel en répandant de la nourriture, afin de les stabiliser dans un territoire de chasse donné – pratique désormais très réglementée. Dotés d’un fort potentiel reproducteur, les sangliers ne pouvaient que tirer avantage de ces incitations à se multiplier… comme des lapins.

Suite de paradoxes

D’autres facteurs sont venus, par la suite, favoriser leur environnement immédiat : l’extension des surfaces forestières, due au reboisement des terres agricoles ; l’accroissement de la superficie des champs de maïs, culture offrant de quoi se nourrir et se cacher – « le gîte et le couvert », disent amèrement chasseurs et agriculteurs réunis. Le dérèglement climatique n’est pas en reste. En plus grand nombre au printemps avec la hausse des températures, les fruits forestiers (glands, châtaignes, faînes…) génèrent un apport calorifique qui vient stimuler la maturité sexuelle et augmenter la fécondité des laies : mieux nourries, celles-ci mettent bas plus tôt et de manière rapprochée, à raison de cinq marcassins en moyenne par portée. Des hivers plus doux semblent également réduire la mortalité précoce des nouveau-nés. Un ultime facteur, totalement contre-productif, se retourne contre ceux à qui revient la tâche de gérer les effectifs, fusil en main : une poussée des naissances localement dans les cas de forte « pression de chasse » (la concentration de chasseurs sur une période donnée). « Les femelles les plus jeunes d’une population très chassée développent une réponse compensatoire, à travers des concentrations en progestérone, qui pourrait contribuer à accroître leur potentiel reproducteur », éclaire Raphaël Mathevet. A quoi bon gaspiller des cartouches si le résultat ne fait qu’aggraver la situation ? Le paradoxe n’est pas le seul avec lequel les chasseurs doivent composer. Un autre s’apparente à celui du pompier pyromane : alors qu’ils ont œuvré pendant plusieurs décennies à augmenter les populations de sanglier, les voilà poussés à les réduire drastiquement. Renversement dogmatique ultime, les laies engrossées et leurs petits sont désormais considérés comme… des cibles de choix ! Un antagonisme supplémentaire relève, lui, de la pure arithmétique : comment, lors d’une battue, ne pas être tenté de laisser en vie un ou deux spécimens afin d’en avoir à chasser les semaines suivantes ? « La régulation ne devrait pas être faite par des gens dont la chasse est le loisir. Ils auront toujours tendance à préserver des individus pour pouvoir continuer leur activité », dénonce Muriel Arnal, présidente de l’association animaliste One Voice, pour qui seul un prédateur naturel, en l’occurrence le loup, pourrait s’acquitter de la sombre besogne de la régulation – une position contestée par les gestionnaires. Autant dire que ce n’est pas demain la veille… Si la chasse reste la principale cause de mortalité des sangliers, leur gestion par le fusil est en tout cas loin d’atteindre ses objectifs. En atteste la hausse régulière des coûts des dégâts agricoles engendrés par ces fouisseurs invétérés, gourmands de semis, de racines, de bourgeons, de larves… Depuis une loi de finances de 1968 (qui mettait fin au droit d’affût des agriculteurs, qui leur permettait de tirer sur les bêtes s’introduisant chez eux), les dégradations sont à la charge des fédérations départementales de chasse. Or leur montant, dopé par la recrudescence des dégâts causés par le grand gibier (sangliers en tête) et la flambée des cours des céréales, a été multiplié par deux en quinze ans, pour atteindre la somme exorbitante de 90 millions d’euros par an. Plusieurs « fédés » sont aujourd’hui au bord de la faillite. Leurs affiliées, les sociétés de chasse, ne veulent plus payer leur cotisation, d’autres voient leurs responsables démissionner. « Nous sommes arrivés au bout du système », déplore Matthieu Salvaudon, responsable du service dégâts de la Fédération nationale des chasseurs (FNC), pour qui le principe du pollueur-payeur, parfois avancé, est totalement inadéquat : « Les chasseurs ne sont pas pollueurs ; au contraire, ils amènent la solution à travers la régulation. Mais ce sont eux qui paient au final. » Mais jusqu’à quand ? Leurs moyens financiers ne sont plus ce qu’ils étaient dans un contexte national de baisse des licenciés. Il y avait deux millions de chasseurs au milieu des années 1970. Ils ne sont plus que 900 000 aujourd’hui. Soit à peu près le même nombre que celui des sangliers prélevés chaque année. Les deux courbes se croisent, témoignant de la prolifération d’une catégorie et du déclin d’une autre.

« Une corvée »

Si les chasseurs reconnaissent une grande intelligence à l’animal qu’ils vénéraient autrefois, nombreux sont ceux qui ne cachent pas une certaine lassitude après dix ans de régulation active. « Participer à une battue, c’est sympa. En faire une deuxième, ça peut l’être encore. Ça l’est beaucoup moins, en revanche, au bout de la troisième. Tout le monde n’est pas prêt, non plus, à tuer des marcassins ou à creuser des fosses communes », souligne Raphaël Mathevet. Que faire des carcasses ? Sous l’abondance, la tradition consistant à se partager les morceaux à la fin de la chasse a du plomb dans l’aile. Jamais les congélateurs n’ont été aussi remplis. La régulation est devenue « une corvée », abonde Eric Baubet. Mais les nemrods du dimanche ont-ils le choix ? Les verra-t-on un jour faire machine arrière, et arrêter de réguler les sangliers ? Le président de la FNC, Willy Schraen, ne fut pas loin de donner un mot d’ordre en ce sens sur RMC en 2021 : « Je n’en ai rien à foutre de réguler. Je vais à la chasse parce que (…) j’y prends du plaisir. » Et le sanglier dans tout cela ? Peut-être se plaît-il à observer ses contemporains bipèdes se chamailler autour de sa personne. La « bête noire », comme on l’appelle encore en milieu rural, envenime les tensions sous-jacentes entre chasseurs, agriculteurs, élus, fonctionnaires territoriaux, comme seuls l’ours et le loup en sont capables. La différence avec eux est son inclination à trouver refuge dans les espaces de vie de ses propres prédateurs, les humains. Une adaptabilité aiguisée lui permet d’identifier les zones à risque en forêt, de modifier ses routines, de déjouer les stratégies des chasseurs, de changer de régime alimentaire au gré de ses déplacements… Aller voir ailleurs pour éviter la chevrotine n’est pas un problème. Surtout quand il y a de quoi faire ripaille, comme a pu le constater Raphaël Mathevet dans des quartiers populaires de Montpellier, au cours d’une enquête anthropologique récente sur le nourrissage des sangliers par les particuliers. « Le but est à la fois d’éviter le gaspillage alimentaire en donnant des restes, comme on le fait avec les pigeons, et d’entrer en contact avec un animal sauvage », explique l’écologue. Le « sanglier urbain », comme le désignent désormais les chercheurs, n’est pas près de refluer, ni de cesser de se rafraîchir dans des piscines.