Revue de presse

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« Toute la stratégie de Marine Le Pen est d'osciller entre radicalité et crédibilité »

Les Échos · 24/10/2026 · ← revue

Par Anne Feitz

A la veille du congrès du Rassemblement national et du grand meeting qui doivent officiellement lancer la campagne de Marine Le Pen, ce week-end à Orléans, Gilles Ivaldi, chercheur au Cevipof, décrypte les premières annonces et les enjeux de la candidate d'extrême droite à la présidentielle de 2027. Sur quoi va se jouer la campagne de Marine Le Pen, grande favorite des intentions de vote du premier tour de la présidentielle de 2027 ? Marine Le Pen doit trouver son équilibre entre radicalité et crédibilité. Toute sa stratégie, c'est d'osciller en permanence entre ces deux pôles. Ces dernières semaines, elle a pris des positions assez radicales (mais conformes à l'ADN du RN), sur le voile, l'Ukraine, la préférence nationale, le bras de fer qu'elle veut engager avec l'Union européenne, ou encore contre le Conseil constitutionnel. Plus récemment, les violences du 17 octobre lui ont permis de poser le RN comme le parti de l'ordre, tout en pointant la « majorité silencieuse », par opposition au chaos, issu des banlieues ou de l'immigration. Il y a tellement de colère et de révolte dans le pays, elle sent bien que c'est porteur pour son mouvement. Dans une logique de premier tour, elle doit mobiliser très fortement cet électorat qui lui est acquis, qui veut du changement et qui, à tort ou à raison, voit dans le RN la force de ce changement. Mais parallèlement, Marine Le Pen cherche aussi à crédibiliser un peu plus le RN sur les enjeux économiques, la dette, le déficit. Car elle doit déjà penser au second tour, où il lui faudra convaincre des électeurs plus modérés, pas forcément acquis à cette radicalité, et pour lesquels la crédibilité va être un enjeu essentiel. Qui sont ces électeurs qu'elle cherche à conquérir ? II s'agit de l'électorat de droite modérée, un segment qui va d'Edouard Philippe à Bruno Retailleau. Cette droite-là est aujourd'hui assez proche du RN sur les questions culturelles, l'identité, l'immigration, le besoin de remettre de l'ordre. En revanche, elle l'est beaucoup moins sur le plan économique. D'où un mouvement de balancier du centre de gravité économique du RN. Dans le contre-budget que Marine Le Pen a présenté au début du mois, on relève un grand nombre de mesures marquant un virage à droite : sur les entreprises, la baisse des impôts de production, le dégraissage de l'Etat, le millefeuille territorial, les agences de l'Etat, etc. Elle a même évoqué la baisse du nombre de fonctionnaires, ce qui est nouveau et pas encore totalement assumé. En 2012, elle défendait plutôt une logique de préservation de la fonction publique et des droits des fonctionnaires. De même, la notion d'assistanat a fait irruption dans son vocabulaire, alors qu'elle l'évitait jusqu'à présent pour ne pas heurter sa base populaire. A-t-elle pour autant abandonné son électorat populaire ? Pas du tout. Il reste dans son programme tout un volet que je qualifie de « social populisme », qui s'adresse aux classes populaires, mais aussi désormais aux classes moyennes. Il comprend toutes ses mesures de redistribution, avec un affichage très fort sur le pouvoir d'achat : la baisse de la TVA sur l'énergie ou les produits de première nécessité, des mesures pour les familles, les jeunes, les étudiants, et même les animaux… Ainsi, bien sûr, que le retour à la retraite à 60 ou 62 ans, qui est un marqueur social très fort. On est un peu revenu au temps de Jean-Marie Le Pen et de son programme attrape-tout de 2002. On a des mesures hétérogènes, qui s'adressent à chacun des segments de son électorat, et qui répondent parfois à des demandes contradictoires entre elles. Peut-elle maintenir cette ambiguïté ? Sans même parler de l'absence de cohérence doctrinale de ce programme, il y a beaucoup d'interrogations sur son financement, et sur sa capacité à être traduit en politiques publiques effectives. Pour l'instant, son cercle électoral est manifestement indéboulonnable. D'autant que Marine Le Pen occupe bien l'espace médiatique, avec une stratégie à la Trump consistant à faire des annonces tonitruantes le plus souvent possible, sans subir beaucoup de contradictions. Mais elle devra sans doute sortir de l'ambiguïté et préciser sa ligne programmatique au moment des confrontations et des débats entre candidats. Les accusations d'écrits antisémites qui pèsent sur Jordan Bardella ou la découverte régulière de « brebis galeuses » dans les rangs du RN peuvent-ils la fragiliser ? Pour l'instant, ces affaires ont assez peu d'effet sur les intentions de vote. Car l'électorat de premier tour de Marine Le Pen est acquis à l'idée que le RN, c'est le changement, le dernier rempart. Pour lui, se demander si ce parti est d'extrême droite relève de la dissonance cognitive. Si vous faites du RN votre dernier espoir, c'est compliqué de se dire en même temps : oui, mais quand même, c'est un parti xénophobe et dangereux pour la démocratie. Beaucoup d'électrices et d'électeurs du RN se trouvent dans une espèce de déni. Il y a toutefois encore en France une majorité qui perçoit le danger du RN, dont la culture d'extrême droite n'a jamais disparu comme le montrent ces affaires : la « dédiabolisation » entreprise par Marine Le Pen visait à changer non pas le parti, mais son image. Tout l'enjeu du candidat qui l'affrontera au second tour sera de mobiliser cet électorat et de réactiver le front républicain, face à la colère, au désenchantement et à la volonté de renverser la table que ressentent de nombreux Français. Comme aux législatives de 2024 ou même aux dernières municipales, en mars dernier.

Anne Feitz