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« Réindustrialiser sans stratégie énergétique serait la grande illusion présidentielle »

Les Échos · 07/10/2026 · ← revue

Le premier débat de l'élection présidentielle, organisé lors de la Rencontre des entrepreneurs de France (REF), aura au moins confirmé un consensus : la réindustrialisation s'impose désormais dans la plupart des programmes. Mais derrière cette ambition largement partagée demeure un angle mort majeur : avec quelle énergie ? Produire davantage, reconquérir notre souveraineté, protéger nos entreprises, simplifier les procédures : le consensus est large. Mais on ne réindustrialise pas un pays avec des slogans. Tout investissement productif dépend d'une énergie disponible, compétitive, prévisible et décarbonée. Il suppose des raccordements rapides et une visibilité sur les conditions d'activité à cinq, dix ou quinze ans. C'est sur cette visibilité que se décident les implantations.

Aucun candidat n'a relié les cinq conditions

La France dispose d'un atout considérable : une électricité produite à plus de 95 % à partir de sources bas-carbone. Pourtant, les énergies fossiles représentent encore près de 60 % de notre consommation finale. L'enjeu n'est donc pas seulement de produire de l'électricité bas-carbone, mais d'organiser son utilisation dans l'industrie, les bâtiments et les transports. Le nucléaire, l'hydroélectricité, les renouvelables, la planification écologique et les prix ont été évoqués. Mais des positions juxtaposées ne font pas une stratégie. Aucun candidat n'a relié les cinq conditions de la réindustrialisation : production, réseaux, raccordements, électrification des usages et prix. La priorité devrait être de garantir aux industriels des capacités bas-carbone suffisantes, des raccordements maîtrisés et une visibilité durable sur les prix. Sans ces conditions, les projets pourraient s'installer ailleurs. Cette visibilité suppose aussi une planification partagée entre l'Etat, les producteurs d'énergie, les gestionnaires de réseaux et les territoires. Les décisions doivent être prises suffisamment tôt pour que les infrastructures précèdent les projets, au lieu d'en retarder ou d'en compromettre la réalisation.

Investir pour sortir de la dépendance

Cette transformation ne réussira que si nos concitoyens peuvent en mesurer les bénéfices.À chaque crise internationale, notre dépendance au pétrole et au gaz provoque les mêmes effets : flambée des prix, recul du pouvoir d'achat et aides publiques distribuées dans l'urgence. Ces mesures sont parfois indispensables ; mais indemniser la dépendance ne constitue pas une politique énergétique. Nous dépensons des milliards pour la rendre supportable, alors que nous devrions investir pour en sortir. Une transition qui augmenterait les dépenses contraintes ou ferait toujours peser les efforts sur les mêmes serait politiquement condamnée. Compétitivité, décarbonation et justice sociale sont les conditions d'une même réussite. La souveraineté ne consiste pas à reproduire la production de masse du XXe siècle. Notre réindustrialisation devra être technologique, compétitive, sobre en ressources et décarbonée. Elle devra s'inscrire dans des chaînes de valeur européennes, sécuriser l'accès aux matières premières critiques et protéger nos entreprises contre les concurrences qui ignorent nos exigences climatiques et sociales. L'enjeu n'est plus d'opposer compétitivité, climat et pouvoir d'achat, mais de les réconcilier. Souverainetés française et européenne se renforcent mutuellement. L'ajustement carbone aux frontières, l'accès aux métaux stratégiques et les normes communes sont des instruments de puissance dont la France ne disposerait pas seule. L'enjeu n'est plus d'opposer compétitivité, climat et pouvoir d'achat, mais de les réconcilier. Oui, les procédures doivent être raccourcies ; mais simplifier ne signifie pas supprimer les garanties sanitaires, environnementales ou démocratiques. Un projet imposé sans concertation peut rester bloqué pendant des années : l'acceptabilité est une condition de l'exécution. Le climat, l'énergie, l'industrie et le pouvoir d'achat forment un seul défi de souveraineté. Les candidats devront répondre précisément à ces questions : combien d'électricité bas-carbone la France doit-elle produire ? Comment seront financés les réseaux ? Comment accéléreront-ils le raccordement des nouvelles implantations ? Comment garantir pour tous des prix compétitifs sans transférer la facture aux ménages ? À défaut de réponses, les promesses des compétiteurs ne survivront pas au premier projet confronté à un raccordement trop lent ou à une énergie trop chère. La réindustrialisation doit devenir un grand projet national. Mais sans stratégie énergétique cohérente, elle restera une promesse prononcée en France et démentie, quelques années plus tard, par des investissements qui se réalisent ailleurs. Dominique Bussereau est ancien ministre et président d'Equilibre des Energies.

Dominique Bussereau