Présidentielle : il y a pire que des électeurs en colère

Par Cécile Cornudet
Depuis trois semaines, impossible de les rater. Les candidats sont partout, les émissions s'enchaînent, flot de paroles. Vous n'en retenez rien ? Normal, ils moulinent mais disent peu, ou trop façon Retailleau, et tentent des coups tactiques loin de la vie des gens. Ils disent peu parce qu'en réalité, ils doutent. Derrière le miroir, les langues se délient. A gauche, droite ou au centre, ce début de campagne présidentielle ne ressemble pas à ce qu'il devait être. Hors extrêmes, les candidats accusent le coup. Ils avaient compris que les marges de manoeuvre budgétaires seraient réduites, ils n'avaient pas vu que l'ombre d'une crise financière planerait et créerait une telle inquiétude. Ils rêvaient d'une campagne optimiste, Gabriel Attal en tête, mais la posture est quasi impossible à tenir. « Les chefs d'entreprise ont le moral dans les chaussettes », observe-t-il. La constance du rejet macroniste est l'autre grande surprise de l'été. Les deux anciens Premiers ministres (Attal, Philippe) et l'ancien ministre (Retailleau) pensaient qu'ils avaient donné suffisamment de gages de rupture. Las. Ils sont constamment renvoyés au mandat finissant.
« Une énorme lassitude »
Comment incarner le changement dès lors, voire la rupture, puisque c'est ce que l'opinion demande dans les sondages ? La question les taraude. Retailleau s'autorise à faire de tout macroniste l'ennemi public numéro un ; les deux autres ne peuvent pas. Qui les croirait ? Mais le troisième choc est le plus rude. Ils parlent, ils parlent, et le pays regarde ailleurs. Il écoute, bien sûr, les audiences sont bonnes, l'attente est forte, mais la petite flamme n'y est pas. Ni envie, ni même intérêt, leurs quelques idées ne produisent pas d'effet, les candidats ont l'impression de parler devant une salle vide. Ce désengagement est exactement ce que Dominique Schelcher, constate dans ses magasins Système U. « Les gens sont très fatigués, par la canicule, l'inflation, ces politiques en lesquels ils ne croient plus », dit-il. « Je ne sens pas une colère façon gilets jaunes, mais une énorme lassitude. La phrase qui revient le plus souvent est 'on a tout testé' ». Les candidats du grand centre s'apprêtaient à affronter les électeurs en colère qui nourrissent les extrêmes. Ils restent là, en grande partie. Ce sont les autres qui manquent à l'appel, ceux qui se sont dit « Je lâche, je regarde Netflix ». En 2017, le sondeur Brice Teinturier (Ipsos) avait mis un nom sur les PRAF, ces électeurs qui n'en ont « plus rien à foutre ». Cette fois, l'ambiance dans le pays est passée à autre chose encore, observe Gilles Boyer, codirecteur de la campagne d'Edouard Philippe : elle est marquée par les PRAP, ceux qui n'ont « plus rien à perdre ». « On a le vent de face », en déduit-il. Doux euphémisme.