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Présidentielle 2027 : retirer sa candidature, un art et des manières

Les Échos · 10/09/2026 · ← revue

Par Hervé Gattegno (Directeur de la rédaction de Radio Classique et chroniqueur aux "Echos") Anticipant les conséquences politiques de sa disparition, de Gaulle avait prédit : « Ce qui est à redouter, ce n'est pas le vide, mais le trop-plein. » La campagne pour désigner son huitième successeur le confirme : les prétendants se bousculent comme jamais sur la ligne de départ. On en compte une trentaine plus ou moins déclarés, officiels et officieux, présomptifs ou présomptueux. En 2002, date du record de candidatures au premier tour, il y en avait eu 16. Aussi le doute s'installe-t-il déjà : combien des candidats d'aujourd'hui passeront-ils (ou elles) l'hiver ? La pression est forte sur ceux que les sondages ne placent pas aux avant-postes, a fortiori s'ils appartiennent au camp des « raisonnables » - on les imagine mal désobéir à la raison. Tous jurent qu'ils iront « jusqu'au bout ». L'histoire montre pourtant qu'il existe bien des raisons - et des façons - de renoncer à la présidentielle. Pour le meilleur ou pour le pire…

· Dans le doute, s'abstenir

Le cas de Jacques Delors est le plus fameux. En 1994, le président de la Commission européenne, annonce qu'il ne se présentera pas, au désespoir du PS. Favori des sondages, il craint de ne pas disposer d'une majorité parlementaire pour soutenir la politique de rigueur qu'il juge nécessaire. « J'aurais alors le sentiment d'avoir menti aux Français en leur ayant proposé un projet qui ne pouvait être mis en oeuvre », explique-t-il sur TF1. Attitude honorable, mais frileuse. Certains candidats ont peur de perdre ; Delors avait peur de gagner.

· Refuser l'obstacle pour ne pas chuter

Fin 2016, le retrait de François Hollande plonge le PS dans le chaos pour éviter le K.-O. Président en exercice, il se résigne à ne pas se représenter pour s'épargner une défaite annoncée : sa popularité touche le fond et la percée d'Emmanuel Macron, qu'il croyait à son service, a ringardisé sa candidature. Son engagement imprudent à se soumettre à une éventuelle primaire l'expose même à l'humiliation d'être renié par les siens. « Conscient des risques qu'une telle démarche ferait courir », comme il l'avoue d'une voix blanche, le sortant prend la sortie de secours. C'est sage, mais peu glorieux. Et frustrant : dix ans après, il rêve toujours de retenter sa chance.

· Renoncer par calcul

Lors de la campagne de 2017, François Bayrou réussit le meilleur coup de sa carrière. Déjà trois fois candidat, le leader centriste manque d'allant. Plutôt que de s'obstiner en vain, il offre à Macron un « geste d'abnégation », présente son ralliement comme une « alliance » et se rend indispensable à ses côtés. Le pari est gagnant pour Macron, qui décolle puis l'emporte. Et l'opération est juteuse pour Bayrou, qui convertit un faible capital électoral en un capital politique fort. S'ensuit néanmoins une relation en dents de scie, car Bayrou est ombrageux et Macron, oublieux. Gérald Darmanin, qui vient d'effectuer une manoeuvre similaire auprès d'Edouard Philippe, est prévenu. VIDEO - Comment les candidats de la présidentielle financent-ils leurs campagnes ?

· Se retirer sur-le-champ

En 1974, la mort du président Pompidou précipite le calendrier. Pour empêcher la candidature de Jacques Chaban-Delmas, qu'ils jugent incapable de battre Valéry Giscard d'Estaing, une partie des gaullistes pousse celle du Premier ministre sortant, Pierre Messmer. Gaulliste historique et homme de devoir, celui-ci consent à se présenter, à condition que tous les prétendants issus de la majorité se retirent. Dans la même journée, le radical Edgar Faure obtempère, Giscard fait semblant d'accepter, Chaban refuse. Messmer se désiste, sa candidature aura duré moins de 24 heures. Digne, mais bref.

· Renoncer par faiblesse

En octobre 1980, Michel Rocard est l'homme qui monte à gauche. Il incarne un PS modernisateur, grimpe dans les sondages. De sa mairie de Conflans-Sainte-Honorine, il se déclare candidat. Persuadé que François Mitterrand, défait en 1965 et en 1974, ne repartira pas à l'assaut une troisième fois, il ajoute naïvement qu'il est prêt à s'effacer devant son aîné. Quand Mitterrand se déclare, Rocard doit s'incliner. Il le fera à nouveau en 1988, récompensé cette fois par un poste de Premier ministre qui devient vite un piège. Mitterrand le limoge trois ans après. Rocard a reculé… pour mieux sauter. Il n'aura jamais d'autre occasion.

· Se résigner à ne pas en être

En 2022, la gauche se cherche une figure rassembleuse. Les regards convergent vers Christiane Taubira, ex-garde des Sceaux et mère du mariage pour tous. Une vraie-fausse primaire est organisée à la va-vite, Taubira est désignée et se déclare candidate. Las, aucun de ceux qu'elle devait réunir ne la reconnaît comme telle. En un petit mois, la pasionaria perd la passion et jette l'éponge. Dix ans plus tôt, Jean-Louis Borloo avait pareillement tenté de fédérer les centristes en vue de l'élection de 2012, mais en vain. « Mon projet est prêt, je m'y suis préparé méthodiquement […] mais ce n'est pas la période », avait-il concédé. Le match Sarkozy-Hollande s'était déroulé sans lui. Plus loin encore dans le passé, en 1988, François Léotard, l'entreprenant chef du Parti républicain, avait échoué à imposer sa candidature, entre celles de Jacques Chirac et de Raymond Barre. Il ne manquait pas d'air, mais l'oxygène lui fit défaut. Il se rallia à Barre tout en négociant avec Chirac - mais c'est Mitterrand qui l'emporta. Pour un vrai candidat, il n'y a pas de retrait sans regrets. Tous ne s'en remettent pas.

· Renoncer à une folie

Reste un épisode célèbre et étrange à la fois : la candidature avortée de Coluche, en 1981. L'humoriste se lance d'abord par boutade, mais un phénomène se crée, qui peu à peu lui échappe. Quand les sondages lui donnent 15 %, le provocateur devient perturbateur. Les médias ne l'invitent plus, il reçoit des menaces, les maires qui lui promettaient leur parrainage se défilent. A deux mois de l'élection, il se range à la raison. « Ça ne me faisait plus rire, confie-t-il, je ne voyais pas comment j'allais faire rire les autres. » Au vu de cette liste (non exhaustive), trois observations s'imposent. 1. Pour un vrai candidat, il n'y a pas de retrait sans regrets. Tous ne s'en remettent pas. 2. Le recul est presque toujours un calcul, mais il est aléatoire - dans la quête du pouvoir, l'aveu de faiblesse est avant tout un risque. 3. Parmi ceux qui ont passé leur tour, certains avaient déjà été candidats précédemment ; aucun n'a pu l'être à nouveau. Nul doute que les prétendants actuels, partagés entre l'envie d'en découdre et le désir de durer, auront relevé ce détail. Hervé Gattegno est éditorialiste, directeur de la rédaction de Radio classique.

Hervé Gattegno