Présidentielle 2027 : pourquoi la question de l'héritage revient en force

Dans la campagne présidentielle 2027, il y a les sujets qui sont peu ou pas évoqués, ceux sur lesquels les programmes restent volontairement flous et ceux sur lesquels les candidats s'affichent clairement et s'opposent franchement. L'héritage fait partie de cette dernière catégorie. Dans les programmes des candidats déclarés, la fiscalité des successions est partout. Autre signe de la centralité de la question : Sébastien Lecornu a dévoilé ce week-end son intention d'intégrer au budget pour 2027 des mesures temporaires pour favoriser les donations familiales, tandis que son ministre de l'Economie assurait au « Parisien » que la proposition de « mécénat incitatif » formulée par l'économiste Philippe Aghion était « une excellente idée » que le gouvernement est en train d'expertiser.
Une réalité démographique
« La question de l'héritage a déjà été débattue lors de précédentes campagnes présidentielles. On se souvient notamment en 2022 de la phrase de Jean-Luc Mélenchon : 'au-dessus de 12 millions d'euros, je donne tout aux jeunes' », relève la philosophe Mélanie Plouviez, professeure à l'université Côte-d'Azur et autrice de « L'Injustice en héritage. Repenser la transmission du patrimoine » (La Découverte, 2025). « Mais aujourd'hui, tous les partis politiques s'en saisissent et font des propositions spécifiques. C'est une situation inédite, qui témoigne du retour en force de l'héritage dans nos sociétés. » Cela tient avant tout à une réalité démographique. Avec le vieillissement de la population, le nombre de décès grimpe. Après être resté stable pendant des décennies, autour de 550.000, il a commencé à augmenter à partir de 2010. Actuellement, on compte 650.000 trépas par an dans l'Hexagone et la hausse se poursuit. Selon les projections de l'Insee, la barre des 700.000 sera franchie d'ici à la fin du prochain quinquennat. Le volume annuel d'héritages est donc amené à croître rapidement. En parallèle, la valeur des transmissions grimpe également. En quelques décennies, le montant du patrimoine à transmettre a explosé, sous l'effet de la hausse des prix de l'immobilier et des actifs financiers. Et cette accumulation de richesse se concentre chez les plus âgés : un quart du patrimoine national est détenu par les plus de 70 ans, près de la moitié par les plus de 60 ans - selon la dernière enquête de l'Insee en 2021. L'un dans l'autre, le flux des héritages va donc grossir fortement. Dans une étude de 2024, la Fondation Jean Jaurès estime à 9.000 milliards d'euros les montants qui seront transmis d'ici à 2040. De quoi justifier le terme de « grande transmission ».
21 milliards de recettes
Ce mouvement est d'ailleurs amorcé. Preuve en sont les recettes des « droits de mutation à titre gratuit » (c'est-à-dire le montant des impôts sur les successions et les donations qui alimentent les caisses de l'Etat). Depuis 2010, elles ont presque triplé pour atteindre 21 milliards d'euros. Alors que les comptes publics sont dans le rouge, cette masse d'argent - qui enfle chaque année - fait logiquement cogiter les politiques. Ils ont matière à réflexion, car les rapports critiques sur le système actuel se sont multipliés ces dernières années. Dès 2021, le Conseil d'analyse économique pointait du doigt les multiples exemptions et exonérations qui mitent la fiscalité de l'héritage (avec le régime de l'assurance-vie ou le pacte Dutreil pour la transmission d'entreprise par exemple) et préconisait une vaste refonte. Il y a deux ans, la Cour des comptes remettait une pièce dans la machine, en suggérant de raboter ces niches pour alléger les droits de succession en ligne indirecte (frères et soeurs, beaux-enfants…).
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Jusqu'à présent, aucune majorité politique n'a émergé pour soutenir de telles réformes. Aucune modification d'ampleur des règles fiscales sur l'héritage ne s'est même produite depuis bientôt quinze ans. La réticence des parlementaires va de pair avec le rejet massif des Français de tout alourdissement de la fiscalité de l'héritage, perçu comme spoliatrice et déjà trop lourde. Rapportée à son PIB, la France affiche en effet les taxes sur l'héritage les plus élevées de l'OCDE avec la Belgique et la Corée du Sud (0,7 % du PIB en 2022) - alors qu'une dizaine de pays les a purement et simplement abolies, dont la Norvège et la République tchèque en 2014. Il est devenu presque impossible de devenir primo-accédant à Paris sans apport familial extérieur.
Mélanie Plouviez, philosophe
« Le barème des impôts de succession en France n'est pas élevé, conteste Mélanie Plouviez. Il y a bien un taux marginal supérieur de 45 %, mais il ne s'applique que sur la part au-delà de 1,8 million d'euros reçus. En réalité, le taux effectif moyen en France est inférieur à 5 % et même inférieur à 2 % pour les successions en ligne directe, car les 100.000 premiers euros sont totalement exonérés de droits, ce qui fait que 87 % des Français ne paient pas d'impôt sur les successions. »
Problème de justice sociale
La philosophe rappelle en outre que la part des ressources héritées dans le patrimoine des Français, qui avait chuté entre 1910 et 1970, remonte rapidement depuis. « Cela veut dire que les positions patrimoniales les plus élevées sont de plus en plus difficiles à atteindre sans être familiales, explique-t-elle. Pour prendre une illustration : même avec des revenus du travail décents, il est devenu presque impossible de devenir primo-accédant à Paris sans apport familial extérieur. Il y a une décorrélation entre le mérite, l'effort et la situation patrimoniale. C'est un problème de justice sociale. » A gauche de l'échiquier politique, cet argument porte : pour éviter la reconstitution d'une société de rentiers, il faudrait renforcer massivement la redistribution. A droite, la manne des transmissions est davantage vue comme une opportunité de dynamiser la croissance en facilitant les donations anticipées aux jeunes générations, plus susceptibles de consommer ou d'entreprendre. Deux visions opposées entre lesquelles trancher en 2027.