Revue de presse

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Présidentielle 2027 : « Les candidats devraient entrer en campagne à deux, en présentant leur futur Premier ministre »

Les Échos · 23/09/2026 · ← revue

La Ve République a construit un mythe : celui d'un homme ou d'une femme seul face au pays. Depuis le général de Gaulle, le récit présidentiel repose sur une incarnation individuelle, faite d'un style, d'un tempérament et d'une promesse d'autorité. Pompidou incarnait la stabilité, Giscard la modernité, Mitterrand la maîtrise historique, Chirac la proximité, Sarkozy l'hyperprésidence, Hollande la normalité, Macron la promesse réformatrice. Tout, dans notre culture politique, pousse ainsi à croire qu'un destin individuel suffit à embrasser celui de la Nation. La France ne se gouverne jamais seul : depuis près de soixante-dix ans, elle est dirigée par un binôme, un président de la République et un Premier ministre, deux personnalités aux responsabilités complémentaires qui, ensemble, incarnent l'exécutif.

Une contradiction anachronique

Ce duo disparaît pourtant systématiquement pendant les campagnes présidentielles, comme s'il fallait préserver jusqu'au bout le mythe du chef solitaire avant de révéler, une fois élu, avec qui il gouvernera. Une contradiction qui apparaît aujourd'hui de plus en plus anachronique. C'est l'un des traits marquants de cette pré-campagne : chacun cherche d'abord à construire son personnage présidentiel et son positionnement. Les programmes commencent certes à émerger, mais l'essentiel de la bataille porte encore sur la crédibilité, l'incarnation et la capacité à s'imposer comme candidat naturel de son camp. Or, en communication politique, cette logique, aussi compréhensible soit-elle, révèle une limite. Les électeurs ne cherchent plus seulement une personnalité, ils veulent aussi pouvoir se projeter dans un exercice concret du pouvoir. Qui pilotera les réformes, conduira les négociations avec les partenaires sociaux ou arbitrera les grands dossiers économiques ? Qui sera en première ligne lors des crises ? VIDEO - Combien coûtent à l'Etat les élections présidentielles et législatives ?

Le Rassemblement national a fait un choix différent

À toutes ces questions, la plupart des candidats répondent encore implicitement : « Vous le découvrirez après l'élection. » Une promesse différée qui paraît de moins en moins adaptée à une opinion publique en quête de lisibilité. Sur ce terrain, le Rassemblement national a déjà fait un choix différent. Marine Le Pen a explicitement annoncé qu'elle nommerait Jordan Bardella Premier ministre en cas de victoire en 2027, allant jusqu'à présenter leur tandem comme un « ticket gagnant ». En termes de communication, cette décision donne une traduction officielle à un duo installé depuis plusieurs années dans l'espace public. Le paradoxe est d'autant plus intéressant que certains concurrents commencent eux aussi à montrer des collectifs. Les ralliements autour d'Edouard Philippe participent déjà de cette logique, mais aucun des principaux prétendants concurrents du RN n'est encore allé jusqu'au bout du raisonnement en disant clairement aux Français avec qui il entendrait gouverner à Matignon. Et si l'une des innovations stratégiques de cette présidentielle consistait à le faire ? Annoncer le futur Premier ministre, non pas entre les deux tours, au gré des tractations et des nécessités électorales, mais suffisamment tôt pour que le binôme participe pleinement au récit de campagne. Dans une démocratie traversée par la défiance, montrer avec qui l'on entend gouverner compte presque autant que dire pourquoi l'on souhaite gouverner. L'exercice ne consiste évidemment pas à se livrer à un casting avant l'heure, mais à comprendre ce que raconterait chacun de ces choix. Le nom d'un Premier ministre ne serait alors plus seulement une décision institutionnelle prise après l'élection : il deviendrait un élément du positionnement présidentiel. Un binôme permet de raconter immédiatement une stratégie, l'expérience et le renouvellement, l'autorité et l'écoute, la stabilité et le changement, la compétence économique et la proximité territoriale, tout en offrant la possibilité d'élargir son électorat sans renier son identité. Un candidat ne convaincra jamais tous les Français ; une équipe peut, en revanche, parler à des sensibilités différentes autour d'une même ambition. Il ne s'agit donc pas d'inventer une nouvelle institution, mais d'adapter la communication politique à la réalité de nos institutions. Car la communication présidentielle ne consiste plus seulement à raconter une personnalité : elle doit aussi rendre crédible un exercice du pouvoir. Dans une démocratie traversée par la défiance, où la lisibilité devient elle-même un avantage compétitif, montrer avec qui l'on entend gouverner pourrait finir par compter presque autant que dire pourquoi l'on souhaite gouverner. La présidentielle de 2027 ne se gagnera peut-être pas uniquement avec le meilleur candidat. Elle pourrait bien se gagner avec la première véritable équipe de campagne. Vincent Rocenovic est expert en communication corporate, influence et gestion de crise.

Vincent Rocenovic