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Présidentielle 2027 : gardons-nous d'une nouvelle affaire Dreyfus

Les Échos · 02/10/2026 · ← revue

Par Dominique Moïsi (géopolitologue, conseiller spécial de l’Institut Montaigne.) « Les extrêmes se touchent » dit la sagesse populaire. La France en fournit une illustration quasi parfaite. L'antisionisme de l'extrême gauche débouche (ou repose ?) sur l'antisémitisme le plus classique de la gauche anticapitaliste du XIXe siècle. Et le pro-sionisme de l'extrême droite ne saurait masquer complètement la rémanence d'un antisémitisme profond en son sein. Il existe, bien sûr, plus que des nuances entre les deux extrêmes sur Israël et « la question juive ». Dans sa dénonciation virulente de l'Etat d'Israël, l'extrême gauche semble vouloir faire la cour à l'électorat musulman. Dans sa défense d'Israël, l'extrême droite semble, à l'inverse, courtiser l'électorat juif (surtout d'origine séfarade) avec le message subliminal suivant : « Vous connaissez les Arabes, nous aussi. » De fait, tout se passe comme si l'évolution d'Israël vers le nationalisme religieux le plus intolérant servait de prétexte à l'extrême gauche pour attaquer Israël, et de justification à l'extrême droite pour le défendre. Au lendemain de la guerre des Six-Jours en 1967, une partie de la gauche, derrière des hommes comme Michel Rocard, avait pris ses distances avec le vainqueur, et la ligne pro-israélienne de la SFIO de Guy Mollet. A cette même époque, Jean-Marie Le Pen ne voyait aucune contradiction entre son antisémitisme hérité de la France de Vichy et sa célébration du triomphe israélien. Il éditait un disque à la gloire des « sionistes » vainqueurs. La Guerre des Six-Jours ne pouvait-elle être perçue comme une revanche sur la crise de Suez de 1956 ? Aujourd'hui il existe comme un alignement idéologique entre les positions des extrêmes droites israélienne et française. Israël ne constitue-t-il pas, comme le répète Benyamin Netanyahou, le meilleur des remparts face à l'islamisme fondamentaliste ?

Du RN aux socialistes

Il appartiendra à la justice de dire si les accusations d'antisémitisme primaire portées par Mediapart à l'encontre du président du Rassemblement National sont fondées ou non. Il reste, hélas, que les propos rapportés apparaissent plausibles. Et que l'invitation de l'actuel gouvernement d'Israël à Jordan Bardella ne constitue en rien un certificat de bonne conduite. Lorsque Ségolène Royal, lors du premier débat des primaires du « pôle socialiste », invite les Français juifs à condamner l'action israélienne à Gaza, pour lutter contre l'antisémitisme, ne sombre-t-elle pas dans le degré zéro de la politique ? A quelle autre communauté a-t-on demandé de se justifier ainsi ? La candidate malheureuse de la gauche en 2007 semble ignorer que les Israéliens s'apprêtent à aller aux urnes le 27 octobre. Et que c'est à eux qu'il appartient de porter un jugement sur la politique menée par Benyamin Netanyahou depuis le 7 octobre 2023 : et plus encore peut-être, dans les jours qui précèdent cette date fatidique. N'a-t-il pas délibérément ignoré les avertissements provenant de capitales arabes, le mettant en garde de l'imminence d'une attaque de grande envergure du Hamas ? Dans un monde toujours plus polarisé, il n'existe pas de thématique plus émotionnelle. Le conflit israélo-palestinien, et au-delà, la question de l'antisémitisme se sont invités dans la campagne des élections présidentielles en France. Il en sera sans doute de même avec des « spécificités nationales », dans les élections de mi-mandat aux Etats-Unis, puis dans les élections à venir en Italie comme en Espagne. Dans un monde toujours plus polarisé, il n'existe pas de thématique plus émotionnelle. C'est ce qui explique que l'avenir d'un peuple si minoritaire (ne représentant que 0,2 % de l'humanité) soit l'objet de débats aussi passionnés.

La géopolitique des années 1930, la politique des années 1950

Pour aborder cette thématique avec raison et modération, sinon avec sérénité, (à l'impossible nul n'est tenu) il faut se garder de schématiser et de simplifier. C'est la tendance des antisionistes de l'extrême gauche en France. La majorité des Israéliens, tout comme désormais la majorité des Américains juifs sont de plus en plus critiques de la politique menée par la coalition au pouvoir en Israël. Un sondage réalisé récemment par la chaîne CNN révèle la spectaculaire détérioration de l'image d'Israël aux Etats-Unis. Alors que sur le plan géopolitique, nous sommes dans les années 1930, et sur le plan politique peut-être dans les années 1950 (celles qui précèdent l'effondrement de la Quatrième République), rien ne serait plus anachronique et contraire aux intérêts de la France, et de l'Europe, que de s'offrir l'équivalent (toutes proportions gardées) d'une « nouvelle affaire Dreyfus ». Dominique Moïsi est géopolitologue.

Dominique Moïsi