Revue de presse

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« On en arrive à la conclusion que le système est intégralement pourri de l'intérieur » : au Brésil, la campagne présidentielle dans un climat délétère

Les Échos · 02/10/2026 · ← revue

Par Thierry Ogier

La mine consternée, Carmen Lucia Rocha présente ses « excuses au peuple brésilien ». Cette magistrate septuagénaire à l'allure digne est l'une des 11 sages de la Cour suprême qui a été propulsée de manière inédite au centre de la crise électorale, sur fond d'accusations de trafic d'influence et de corruption. Ce jour-là, à la mi-septembre, la plus haute cour du pays, qui fait également office de conseil constitutionnel, a refusé, lors d'une séance houleuse retransmise en direct à la télévision, d'ouvrir une enquête contre l'un de ses membres en dépit de ses relations douteuses avec un banquier véreux. D'autres sages sont soupçonnés de trafic d'influence. « Je ressens presque de la honte », ajoute alors la magistrate, alors que la crise institutionnelle et politique alimente un climat délétère, à trois semaines du scrutin présidentiel. A l'origine, il s'agit des retombées du « scandale de la banque Master », qui a éclaboussé les trois pouvoirs de la république ainsi que le principal candidat de l'opposition, Flavio Bolsonaro. L'ancien propriétaire de cette banque, Daniel Vorcaro, a été accusé de fraude gigantesque et arrêté à l'aéroport de Sao Paulo alors qu'il s'apprêtait à prendre la fuite vers Dubaï, à bord de son jet privé. L'enquête de la police fédérale a ensuite révélé qu'il avait corrompu « députés, sénateurs, directeurs de la banque centrale et même des magistrats, afin de s'assurer de leur loyauté », explique Oscar Vilhena, professeur de droit à l'université de Sao Paulo.

Corruption à tous les étages

Alexandre de Moraes, le membre de la Cour suprême qui avait mené la charge contre Jair Bolsonaro après la tentative de coup d'Etat, s'est retrouvé à son tour impliqué dans le scandale Master. Le cabinet d'avocats de son épouse a signé un contrat juteux pour assumer la défense de Daniel Vorcaro, et des enregistrements téléphoniques ont révélé une certaine proximité entre le magistrat et le banquier véreux. Moraes a toutefois démenti toute irrégularité. Mais, surtout, l'enquête de la police fédérale a également révélé que Flavio Bolsonaro avait reçu plusieurs dizaines de millions de dollars du banquier véreux pour financer un film à la gloire… de son père, Jair Bolsonaro ! Un proche du président Lula aurait également touché des pots-de-vin. Et le fils aîné du président, surnommé Lulinha, « le petit Lula », est lui-même accusé de trafic d'influence dans une autre affaire. « On en arrive à la conclusion que le système est intégralement pourri de l'intérieur », estime un homme d'affaires français. Le grand déballage médiatique a transformé la campagne en véritable « champ miné », précise Oscar Vilhena. Stupéfaits, et quelque peu désabusés face à cette avalanche de scandales, les électeurs font la moue. « Ces élections ne m'emballent pas du tout, explique un jeune informaticien de Sao Paulo. Toutes ces histoires sont vraiment trop ! » Nombre d'entre eux pourraient ainsi se réfugier dans l'abstention au premier tour, même si le vote est théoriquement obligatoire. Certains investisseurs, de leur côté, ne cachent guère leur inquiétude face à l'ampleur de la crise et du climat délétère qui s'est instauré durant la campagne électorale. « La bataille institutionnelle sera plus difficile à surmonter que la bataille engagée sur le front économique, assure André Esteves, président du conseil d'administration de BTG Pactual, la plus grande banque d'investissement du pays. Mais c'est la guerre que l'on ne peut pas perdre, sinon on peut se retrouver dans une situation similaire à celle du Mexique ou de la Russie. On vaut mieux que ça ! »

Thierry Ogier (Correspondant à Sao Paulo)