« On a du mal à imaginer un investisseur faire un gros pari sur la France » : dans le private equity, la crainte de la panne sèche avant la présidentielle

Par Sharon Wajsbrot
Quand on regarde dans le rétroviseur, tout va mieux, ou presque. Dans son baromètre semestriel, l'association professionnelle France Invest pointe un rebond bienvenu des cessions de la part des gérants tricolores, avec 630 entreprises cédées pour 6,1 milliards d'euros depuis le début de l'année, contre 592 pour 4,9 milliards d'euros il y a un an. C'est certes inférieur aux moyennes des années 2021 à 2025, mais ce n'est pas si mal dans un marché qui tourne au ralenti, avec des levées de fonds qui continuent de se contracter (-7 % au premier semestre 2026) et des investissements qui n'ont pas encore redémarré (-8 % au premier semestre 2026 en valeur). Néanmoins, pour les professionnels du secteur, la prudence reste de mise, car la suite de l'année pourrait s'avérer bien plus compliquée.
Une vague moins importante que prévu
« On pouvait imaginer un regain d'activité sur les opérations de M&A, en amont de l'élection présidentielle, mais le rebond n'a pas été aussi important qu'espéré », déplore Thibery Gleizes, managing director chez Barclays, qui n'attend plus cette « vague » pour les mois à venir. « Si elle devait se matérialiser, elle serait déjà dans le marché », pointe-t-il. Certes, depuis les méga-cessions de l'été - celle du spécialiste des réseaux de chaleur tricolores Idex vendu par Antin à JP Morgan AM, ou celle du spécialiste des cosmétiques faits maison Aroma-Zone, cédé par Eurazeo à Partners Group -, plusieurs entreprises de taille ont engagé un processus de mise en vente. Entre autres, le fabricant français d'inhalateurs et de stylo à insuline Nemera, détenu par Astorg, le prothésiste orthopédique Eqwal, aux mains de Naxicap, ou encore le parfumeur Parfums de Marly, détenu par Advent, qui doit entrer dans la dernière ligne droite. Mais les incertitudes sur la suite de l'année sont nombreuses, en particulier pour les fonds qui concentrent un portefeuille d'entreprises très exposées au marché français. Dans ce contexte, les gérants veulent se donner des marges de manoeuvre. « Beaucoup de mandats de vente sont signés, mais les processus de vente ne sont pas tous actifs », pointe un banquier qui reconnaît que l'approche des élections et désormais les craintes sur la dette française risquent, pour certains dossiers ; de compliquer les choses. « On a du mal à imaginer un comité d'investissement faire un gros pari sur la France avec le risque d'avoir un gouvernement pas du tout 'pro-business' aux commandes d'ici à quelques mois », souligne un autre professionnel.
Le « graal » de la vente aux industriels
Dans ce contexte très mouvant, les gérants tentent au maximum de prendre la température avant de se lancer, privilégiant les « coffee tables » à l'envoi large de présentations pour mettre en vente leurs sociétés. « Les fonds sont tétanisés à l'idée de lancer un processus de vente qui n'aboutisse pas. Ils veulent se préparer pour ne pas manquer la fenêtre qui pourrait se présenter et mettre toutes les chances de leur côté pour essayer de vendre leurs entreprises non pas à d'autres fonds mais en priorité à des industriels. Or, cela peut prendre beaucoup plus de temps », explique un autre expert du marché. De fait, ce sont les groupes industriels qui - de gré ou de force - ont animé le marché du M&A européen ces derniers mois, et lorsque les synergies avec les entreprises rachetées sont significatives, ils peuvent se montrer bien plus déterminés que les fonds d'investissement à aller au bout de la transaction. Mais les heureux élus sont peu nombreux. Depuis le début de l'année, Blackstone a vendu sept sociétés européennes qu'il avait en portefeuille, dont cinq ont été rachetées par des entreprises ou groupes industriels sur le Vieux Continent, le total générant un record de 6 milliards de revenus pour le fonds américain. L'organisateur d'événements Clarion doit ainsi passer dans le giron du spécialiste de l'événementiel britannique Informa et l'espagnol Cirsa, spécialiste des jeux et des paris sportifs, doit entrer dans le giron de l'italien Lottomatica, lequel se veut un des géants mondiaux du secteur.
Des investisseurs « stratégiques » plus actifs
« D'un point de vue macroéconomique, il ne fait aucun doute que les acquéreurs stratégiques sont plus actifs. Ils ont des bilans solides et les conditions économiques restent résilientes. Ils veulent déployer davantage de capitaux dans des actifs de bonne qualité », a fait valoir Lionel Assant, le codirecteur mondial des investissements de Blackstone, mardi à Bloomberg. De la même manière, Dassault Systèmes et Rexel sont respectivement allés chercher des pépites dans les logiciels médicaux avec ArisGlobal et dans la distribution de produits pour les infrastructures critiques avec la société GCG auprès de fonds de private equity… mais en se tournant résolument vers le marché américain. « Même pour un investisseur industriel, quand l'entreprise à vendre affiche une forte exposition à la France, c'est un drapeau rouge qui s'allume », résume un banquier.