Marine Le Pen, l'à-peu-présidentiable

Par Hervé Gattegno (Directeur de la rédaction de Radio Classique et chroniqueur aux "Echos") Les chiffres ne mentent pas, mais ils ne disent pas tout. À sept mois de l'élection présidentielle, Marine Le Pen en est l'indéniable favorite. Tous les sondages la créditent de quelque 35 % des intentions de vote au premier tour - loin, très loin devant ses principaux adversaires. Si ce haut niveau confirme la solidité de son socle, il ne garantit pas la victoire. A la même distance du scrutin de 2007, Nicolas Sarkozy faisait mieux - il a été élu. Avant celle de 1981, Valéry Giscard d'Estaing faisait aussi bien - il a été battu. Et à l'automne 2016, la candidate d'extrême droite elle-même faisait déjà la course en tête, avant d'être dépassée, puis surclassée, par Emmanuel Macron. Dix ans ont passé et Marine Le Pen est encore lestée de lourds handicaps dans sa montée vers le pouvoir. Un doute persiste sur sa capacité à exercer la fonction, sur la compétence de ceux qui l'entourent, sur son aptitude à rassembler au-delà du RN.
Une image améliorée
Les divergences exprimées par Jordan Bardella, la démission (ou mise à l'écart) de son conseiller économique, les propos à l'emporte-pièce de certains de ses lieutenants sur le voile islamique ou l'aide à l'Ukraine, et ses propres tergiversations sur l'âge de la retraite ont renforcé l'impression d'une impréparation. Dans la confusion qui en résulte, elle apparaît comme une favorite en suspens, à la fois puissante et friable - une à peu-présidentiable. Son image s'est pourtant améliorée. Les Français se sont habitués à elle. Elle n'est plus la candidate repoussoir qu'elle a été, Jean-Luc Mélenchon lui a ravi cette place. Cependant, un électeur sur deux la juge encore « inquiétante », et le RN est renvoyé à son sulfureux passé à chaque dérapage d'un de ses membres (la semaine dernière, le policier raciste de Carcassonne), preuve que la « dédiabolisation » n'a pas tout effacé. Sans compter que sa condamnation pour « détournement de fonds publics » dans l'affaire des assistants du Parlement européen, si elle ne l'a pas éliminée de la course, l'expose désormais au risque d'une fin de campagne infamante, sous bracelet électronique. « Tête haute, mains propres », clamait jadis un slogan de son père. Il ne pourra pas resservir.
Sans l'expérience du pouvoir
Si elle a l'expérience des campagnes - elle entame sa quatrième -, Marine Le Pen n'a pas celle du pouvoir. Point d'états de service au service de l'Etat, pas même à la tête d'un exécutif local. Dans un monde tourmenté, en mal d'autorité et dominé par les tensions internationales, cette carence est une faille. Pompidou et Chirac avaient été premiers ministres ; Giscard et Sarkozy, des ministres éminents, Mitterrand une figure de la IVe République. Emmanuel Macron manquait de métier mais il sortait de Bercy. Quant à François Hollande, élu sans le moindre CV ministériel, il était tout sauf un novice : lui avait été maire, président d'un département, et comme premier secrétaire du PS, associé de près aux décisions de Lionel Jospin à Matignon (1997-2002). Au surplus, chacun de ceux-là, et tous les autres, avaient à leurs côtés des cohortes de personnalités chevronnées, élus et experts rompus à la prise de décision, familiers des rouages de l'administration. Dans l'opposition, ils préparaient l'alternance. Le gaullisme a eu ses barons, le socialisme ses éléphants, le chiraquisme ses jeunes loups. A ce stade, l'extrême droite ne compte que des lieutenants. Avec qui la candidate gouvernerait-elle, demain ? Nul ne le sait. Comme son père avant elle, elle s'est repliée sur son premier cercle familial et amical, et les experts qui l'alimentent en fiches ne sont pas légion. Les Français seraient d'ailleurs bien en peine de citer plus de cinq ou six de ses proches éventuellement aptes à piloter une administration, à préparer un budget ou à défendre une politique dans un sommet international. Le RN n'a rien non plus d'une armée en ordre de bataille. En dehors des grandes villes, son ancrage reste faible. Avant la victoire de 1981, le PS de Mitterrand avait triomphé aux municipales de 1977, remportant 81 grandes villes et 260 villes moyennes. En 1995, avant l'élection de Chirac, le RPR régnait sur les grandes collectivités et tenait le Sénat. Cette année, le parti d'extrême droite ne s'est imposé que dans 12 grandes villes et n'a présenté des listes que dans un tiers des villes de plus de 10.000 habitants. Entre 2020 et 2026, un élu municipal du RN sur trois a démissionné. « Bardellisation » ou bordélisation ? Ce n'est pas en tout cas la marque d'un enracinement.
Programme fluctuant
Quant au programme, nerf de la guerre de toute campagne réussie, il serait hasardeux d'en caractériser l'esprit. Si la « priorité nationale » et la lutte contre l'immigration en restent le coeur, il ne contient pas de mesure qui frappe réellement les esprits. Et ses fluctuations ont été telles depuis quelques années - sur l'Europe, la fiscalité, les retraites - qu'il ressemble davantage à un catalogue de mesures disparates qu'à un corpus prêt à l'emploi pour un gouvernement au pied du mur. On est loin des 110 propositions du Mitterrand de 1981, ou du « Vivement demain ! » du RPR en 1986, loin aussi du projet de « rupture » de Sarkozy en 2007, qui avaient le mérite de la cohérence. Pour prétendre apaiser tout en captant les colères, sa stratégie consiste à surligner les problèmes urticants et à avancer des solutions sommaires. Marine Le Pen, elle, multiplie les promesses sociales tout en revendiquant le sérieux budgétaire, annonce des référendums qui malmèneraient la Constitution, prétend rester dans l'Europe quitte à s'affranchir de ses règles - du « en même temps » à la sauce souverainiste. Pour prétendre apaiser tout en captant les colères, sa stratégie consiste à surligner les problèmes urticants et à avancer des solutions sommaires - « de mauvaises réponses à de bonnes questions », disait autrefois Laurent Fabius. Dans un pays gagné par le déni des réalités économiques et tenté par la radicalité politique, rien ne dit que ce soit inefficace. Pour ses adversaires (on devrait dire : ses challengers), l'erreur serait de croire que ses béances et ses contradictions suffiront à disqualifier la favorite. Il leur reste sept mois pour l'obliger à se découvrir, et proposer mieux. Sept mois, c'est encore long, mais c'est déjà peu. Hervé Gattegno est éditorialiste, directeur de la rédaction de Radio classique.