« Le marché des idées, c'est devenu le Far West » : les nouveaux « influenceurs » de la présidentielle 2027

Par Renaud Honoré
Il est entré dans ce café parisien d'un pas pressé, juste après avoir attaché dehors son vélo, sur lequel il compte pour vite le propulser ensuite à son rendez-vous suivant : « On peut essayer de tenir notre entretien en une demi-heure ? » En cette rentrée, Antoine Foucher est un homme débordé. Lors de cette rencontre début septembre, il vient de boucler la veille un entretien pour « Le Monde » avec l'économiste Anne-Laure Delatte. Pas de jalousie, celui avec « Les Echos » est prévu en fin de semaine ! Et puis il y a « Le Figaro », le passage à venir sur BFM, et la matinale de France Inter qu'il faut caser… La mue est spectaculaire. Il y a quatre ans, Antoine Foucher était un technocrate seulement connu des geeks des « Echos », ancien directeur de cabinet de Muriel Pénicaud au ministère du Travail. Le succès de son livre paru en 2024, « Sortir du travail qui ne paye plus » - sept éditions et 12.000 exemplaires vendus -, l'a transformé en une sorte de gourou sur la question. La suite, parue en cette rentrée (« Pour que nos enfants vivent mieux que nous »), doit entretenir cette nouvelle aura, comme on dit sur TikTok.
Bataille culturelle gagnée
« J'ai mis le turbo au printemps pour boucler mon manuscrit rendu fin mai. Oui, j'ai eu la faiblesse de penser que les analyses et propositions du livre pouvaient peser sur le débat d'idées de la présidentielle », explique-t-il. Ces derniers mois, plusieurs acteurs clés de l'élection présidentielle ont demandé à le rencontrer - Edouard Philippe, Gérald Darmanin, Gabriel Attal, François Hollande, Raphaël Glucksmann… Il n'y a guère que le RN, LFI ou les Ecologistes qui n'aient cherché auprès de lui des recettes pour nourrir leurs programmes. « Et encore, en écoutant Marine Tondelier sur la taxation de l'héritage, j'ai cru qu'elle lisait un extrait du bouquin ! Chacun picore ce qui l'arrange mais c'est le compromis global qui fait sens. » La mission semble en tout cas accomplie. « La rémunération du travail, qui n'est pas la même chose que le pouvoir d'achat, s'est imposée dans le débat. Une première bataille culturelle a été gagnée mais tout reste à faire », lance-t-il, alors que l'échange a depuis longtemps débordé les trente minutes. La trajectoire d'Antoine Foucher est caractéristique de celle de ces nouveaux intellectuels, sorte d'influenceurs du débat d'idées, qui ont désormais de plus en plus l'oreille des politiques. Tous les élus de gauche se sont pâmés l'an dernier devant l'économiste Gabriel Zucman. A droite comme à gauche, on cite abondamment le sondeur Jérôme Fourquet, dont le prochain opus, « Homo occidentalis », est attendu début octobre. Jean-Marc Jancovici exerce un magistère moral depuis quelques années sur l'écologie avec son Shift Project. Les milieux d'affaires regardent avec gourmandise - beaucoup moins à Bercy - les sorties du patron de Bpifrance Nicolas Dufourcq, qui se vit désormais comme une sorte de lanceur d'alerte sur la question de la dette.
Les « punchlines » de l'économiste
La liste est longue, qu'on pourrait compléter avec Maxime Sbaihi, le « monsieur démographie » que le bloc central s'arrache depuis la parution de son livre, « Les Balançoires vides ». Mi-septembre, Clément Tonon, le responsable du programme d'Edouard Philippe, était invité à débattre au Collège des Bernardins à Paris. Entre deux formules chocs - « la France approche dangereusement de la faillite », « en France, on a des débats de vieux mais il faut parler des jeunes » -, le haut fonctionnaire est allé jusqu'à citer une des « punchlines » de l'économiste : « C'est Maxime Sbaihi qui le dit, le logement est le plus grand contraceptif de France ». Un hommage qui dit bien le nouveau rapport de force sur le champ de bataille des idées. « Les think tanks traditionnels, comme Terra Nova, la Fondation Jean -Jaurès, l'Institut Montaigne ou la Fondapol, ont plus de mal à lutter face à ces intellectuels médiatiques qu'ils ont parfois hébergés », note Eudoxe Denis. Celui-ci connaît bien ce monde pour avoir été directeur des études de l'Institut de l'entreprise et de l'Institut Montaigne. Pour son cabinet Suasoria, il s'apprête à publier une étude sur le poids des think tanks dans le débat public, en recensant toutes les fois où leurs travaux sont cités dans des rapports ou des amendements parlementaires. De ce travail fourni, on retient notamment que les travaux de Gabriel Zucman sont davantage repris que ceux de l'Institut Montaigne (292 fois contre 163 sur la période 2023-2026). A eux deux, Antoine Foucher et Maxime Sbaihi pèsent pratiquement autant qu'un acteur installé comme la Fondapol de Dominique Reynié. « Les think tanks traditionnels sont victimes du phénomène de désintermédiation de l'information. Jadis, vous aviez besoin d'appartenir à une institution pour voir vos travaux reconnus. Aujourd'hui, si vous avez des idées, il suffit d'être actif sur LinkedIn et X, d'avoir un compte Substack, et c'est parti », explique Eudoxe Denis. D'autant que l'IA offre une armée d'assistants potentiels à ces « entrepreneurs intellectuels ».
Stratégie de réseaux sociaux
Les économistes Antoine Lévy et Sylvain Catherine, désormais dans le radar des politiques, ont profité à plein de cette nouvelle donne. C'est un petit monde, et les deux chercheurs exilés aux Etats-Unis échangent régulièrement avec Maxime Sbaihi et Gabriel Lattanzio - le professeur qui a percé sur les réseaux ces derniers mois - dans une boucle de discussion sur X. En matière d'influence, ils ont toutefois encore à apprendre de Gabriel Zucman. Le chercheur spécialiste des inégalités de patrimoine a su populariser son projet de taxe anti-riches avec une stratégie « réseaux sociaux » orchestrée par Pierre-Natnaël Bussière - qui avait déjà fait des merveilles avec Raphaël Glucksmann -, avec à la clé plus de 530.000 abonnés au total sur Instagram, 133.000 abonnés sur X. « Nous voulons nous adresser au public le plus large », avance Quentin Parrinello, le directeur des politiques publiques de l'Observatoire international de la fiscalité dirigé par Gabriel Zucman. Lui-même, dans cette machine de guerre redoutable, est chargé de « faire le relais avec les décideurs politiques » pour accroître encore son audience. Cette quête de visibilité est une bataille permanente, même pour ces stars médiatiques. « Aujourd'hui, le marché du débat d'idées, c'est devenu le Far West », constate, amusé, Maxime Sbaihi. Lui se prépare à remonter à cheval, avec un livre sur la « gérontocratie » à paraître en janvier. « Quand vous incarnez un sujet précis, c'est plus facile de vous faire entendre, contrairement à un think tank généraliste. D'autant que ces derniers font face à une prolifération de nouvelles structures », analyse-t-il, évoquant « une ubérisation du think tank ».
Marché encombré
De fait, le marché des idées n'a jamais été aussi encombré. Il y en a pour tous les goûts. Les milieux d'affaires voient l'Institut de l'entreprise, qui avait délaissé le champ de bataille, revenir à l'assaut. « J'ai remis l'accent sur les idées car mes adhérents le demandent. L'Education nationale qui devient une catastrophe, ça aura un impact sur les entreprises. Nous pensons que nous avons des solutions possibles pour les politiques publiques », explique son président Pierre-André de Chalendar, qui veut se mobiliser sur trois sujets (éducation, santé et innovation). Côté gauche radicale, LFI a créé sa propre structure, l'Institut La Boétie, dont la courroie de transmission avec le politique est assumée. L'organisme est présidé par Jean-Luc Mélenchon lui-même et Clémence Guetté, et chacun des sept départements est chapeauté par un duo associant un chercheur et un politique. « Le plus souvent, nous nous saisissons d'un sujet mais parfois, c'est LFI qui nous demande une note », explique l'universitaire Eric Berr, chargé de l'économie avec la députée Aurélie Trouvé.
VIDEO - Pourquoi le travail ne paie plus
De l'autre côté de l'échiquier, il y a profusion. Partisan d'une droite radicale, Vincent Bolloré vient de créer son think tank ultra-conservateur, l'Institut de l'espérance. Un créneau déjà occupé par l'entrepreneur Pierre-Edouard Stérin, avec son opération Périclès. « Le marché des idées est trop ancré à gauche. Notre objectif est d'être un acteur d'investissement métapolitique, pour répondre à la demande d'idées libérales et conservatrices », détaille Arnaud Rérolle, son directeur. Ce dernier assure avoir déjà engagé une trentaine de millions d'euros, dont un tiers à un quart aurait été décaissé. L'argent va aussi bien à des influenceurs - Thaïs d'Escufon il y a deux ans, désormais Vincent Lapierre du « Media pour tous » - qu'à des think tanks. Parmi ceux-là, on trouve Hémisphère Droit, l'observatoire Hexagone et surtout l'Observatoire de l'immigration et de la démographie (OID), dont le directeur Nicolas Pouvreau-Monti est devenu le nouveau chouchou à droite. « C'est important de discuter avec des think tanks traditionnels pour avoir un bon état des lieux. Mais si on veut des propositions plus innovantes, il est utile d'aller vers ces nouvelles structures, ces pirates qui cassent les modèles », explique Martin Tronquit, qui travaille au programme de Bruno Retailleau (LR), aux côtés de Pierre Danon et Julien Chartier.
Attention en berne
Entre les intellectuels influenceurs et ces nouvelles structures « pirates », les acteurs traditionnels tentent de défendre leur pré carré. L'Institut Montaigne - qui en est à son quatrième directeur d'études en trois ans - va tenter de se relancer le 6 octobre avec un ensemble de notes thématiques pour nourrir la campagne. Les autres structures défendent leur valeur ajoutée dans ce champ de bataille des idées. « Mon métier, c'est de faire du design de politique publique, ce que peu d'organismes font. C'est très bien de vouloir rendre le travail plus rémunérateur, mais comment fait-on pour traduire cette ambition en politique publique réaliste ? », défend le directeur général de Terra Nova, Thierry Pech, comme en écho à Antoine Foucher. « J'aime beaucoup Maxime Sbaihi, mais on ne peut pas présenter les choses comme il le fait et construire une guerre des générations. Un think tank a le souci de proposer des solutions soutenables politiquement, particulièrement pour un scrutin présidentiel qui n'a jamais été autant sous contraintes, qu'elles soient financières, démographiques ou géopolitiques », renchérit Dominique Reynié. Dans son bureau, on trouve quelques-unes des notes de la Fondapol, qu'il continue d'envoyer consciencieusement sur papier à plus de 5.000 décideurs. Seront-elles lues ? L'homme ou la femme politique n'est pas très différent d'un ado avec un smartphone. « On parle beaucoup du problème général de l'attention, mais c'est tout aussi valable pour le personnel politique. On a l'impression que les réunions consomment leur temps maintenant », regrette Dominique Reynié. Il n'y a jamais eu autant d'idées, mais sont-elles entendues ?