L'optimisme de Marine Le Pen n'incite pas… à l'optimisme

Par Hervé Gattegno (Directeur de la rédaction de Radio Classique et chroniqueur aux "Echos") Le discours prononcé par Marine Le Pen, dimanche à Orléans, devait marquer sa véritable entrée en lice dans la bataille présidentielle. Images calibrées, gradins remplis, démonstration de force militante : elle peut se flatter d'une mise en scène réussie. Soucieuse de cliver le moins possible, elle n'a pas apporté d'éclaircissement sur son projet. Le contraire aurait été étonnant. En forme dans les sondages, la candidate élude le fond - stratégie classique du favori. « La bataille du constat est gagnée, a-t-elle même lancé : en France, désormais, tout le monde est d'accord avec nous. » C'était osé. La vraie surprise est que la dirigeante de l'extrême droite se pose soudain en championne de « l'optimisme » pour la France, après tant d'années passées à décrire un pays en ruine, désarmé, dégradé et déconsidéré. Une semaine plus tôt, ses lieutenants savouraient encore le spectacle des émeutiers débordant les forces de l'ordre et dénonçaient tout à trac le danger de l'ultragauche, les méfaits de l'immigration et la faillite du gouvernement. A présent, Marine Le Pen promet des « jours meilleurs », un « monde nouveau », une « élévation vers le beau, le juste, le vrai ». Ce que l'on sait de ses intentions oblige à en douter.
Feu sur les contre-pouvoirs
Ainsi, au cours des derniers mois, le RN a-t-il lancé des offensives contre les contre-pouvoirs qui évoquent moins la concorde nationale que les régimes illibéraux.Quand le gouverneur de la Banque de France a été pris pour cible, on a évidemment pensé aux intimidations de Donald Trump contre la Federal Reserve. Plus récemment, des menaces ont été brandies sur le financement des syndicats, que le RN juge trop « politisés » (oubliant au passage le ralliement à sa cause de certaines organisations de policiers). L'affrontement le plus visible est celui qui oppose Marine Le Pen au président du Conseil constitutionnel. Pour avoir osé déclarer que son projet de référendum sur l'immigration ne serait pas conforme à la Constitution, Richard Ferrand s'est attiré les foudres de la candidate, qui est allée jusqu'à demander sa démission d'office. Loin d'être anecdotique, ce bras de fer dévoile une conception foncièrement populiste de l'ordre institutionnel, où rien ne devrait s'opposer au pouvoir élu - ni le Parlement ni aucune cour suprême. Que la candidate invoque pour cela les mânes du gaullisme pimente l'affaire mais ne suffit pas à lui donner raison. Il est vrai qu'en 1962, le Général avait choisi la même voie référendaire pour instaurer, contre l'avis des partis, l'élection directe du chef de l'Etat. S'il ne s'était pas autorisé à censurer le fondateur du régime, le Conseil constitutionnel avait bel et bien protesté, à l'époque, contre l'irrégularité de la procédure. Le président du Sénat, Gaston Monnerville, criait même à la « forfaiture ». De Gaulle avait balayé le reproche d'une boutade : « Un mari ne viole pas sa femme. » On admet aujourd'hui que si. VIDEO - Combien coûtent à l'Etat les élections présidentielles et législatives ? La posture de garante de la souveraineté nationale et de la « protection des Français » revendiquée par Marine Le Pen est tout autant elle sujette à caution. A ce titre, la candidate s'engage par avance à s'affranchir de traités européens que la France a ratifiés ; à diviser par deux sa contribution au budget de l'Union européenne (bien qu'elle nécessite l'accord des 26 autres Etats membres) ; à bloquer l'aide à l'Ukraine, ce qui revient à épouser les reniements de Trump et à faire les affaires de Poutine. C'est confondre l'indépendance et l'isolationnisme. Elle y ajoute dorénavant une opposition de principe à toute régulation des réseaux sociaux, dont elle juge l'apport comparable à celui de l'imprimerie à la fin du Moyen-Age. Si ce n'est pas, là encore, pour s'aligner derrière le président américain et ses amis de la Silicon Valley, c'est envisager l'évolution du débat public démocratique avec, en effet, une belle dose d'optimisme.
Règle d'or, comptes de plomb
S'agissant de son programme économique, l'optimisme de Marine Le Pen vire carrément à l'insouciance. Malgré les tableaux et les courbes brandis pour démontrer son « sérieux budgétaire », les 140 milliards d'euros d'efforts annoncés sont introuvables. Ainsi, les 32 milliards attendus de la lutte contre la fraude fiscale et sociale semblent fixés au doigt mouillé (Bercy estime le gain possible entre 6 et 10 milliards). De même, aucun calcul précis ne justifie les 29 milliards par an que feraient gagner à l'Etat la politique migratoire du RN et l'instauration de la « priorité nationale ». Comble de la virtuosité comptable, le RN prétend même que sa réforme des retraites (retour aux 62 ans, avec départ possible dès 60 ans selon les cas) ne coûterait rien aux caisses publiques, mais rapporterait 15 à 20 milliards d'euros par an ! Sauver le système en travaillant moins : personne n'y avait encore pensé. A Orléans, Marine Le Pen a conclu qu'il ne servirait donc à rien de repousser l'âge de la retraite, la solution consistant à produire davantage « grâce à la robotisation et à l'intelligence artificielle ». Pour plus de précisions, prière de s'adresser à une IA… Sauver le système en travaillant moins : personne n'y avait encore pensé. Le tout s'inscrit - faut-il le rappeler ? - dans un plan d'ensemble qui additionne les baisses d'impôts et multiplie les dépenses nouvelles, tout en affirmant la nécessité d'une « règle d'or » pour interdire les déficits. On a du mal à suivre. Enfin, la confirmation de Jordan Bardella dans le double rôle de président du RN et d'aspirant Premier ministre renforce cette impression de légèreté. Que l'exhumation d'écrits antisémites anciens n'ait pas suffi à le disqualifier peut à la rigueur se comprendre (outre qu'il nie en être l'auteur, on ne peut exclure qu'il ait évolué depuis). Que les accusations portées contre lui aient conduit Marine Le Pen à conforter son autorité est plus troublant. Veut-elle ainsi rassurer les radicaux et les « identitaires » du RN, qu'elle-même a fréquentés bien plus longtemps que lui et qui, avec son aval, gardent la main sur une partie des finances du mouvement ? C'est la seule explication logique. Après une période de tensions, voilà Jordan Bardella redevenu l'incontestable numéro deux du RN. Devant un public huant tout autre politique que la leur, Marine Le Pen lui a promis la tête d'un gouvernement d'« union nationale » au printemps prochain. S'il y a vraiment cru, c'est au-delà de l'optimisme. Hervé Gattegno est éditorialiste, directeur de la rédaction de Radio Classique.