ENTRETIEN. Manifestations et violences : « Les ingrédients pour apporter encore plus de crédit à Marine Le Pen »
Les conséquences des violences qui ont émaillé la journée de mobilisation du 17 octobre continuent à se faire sentir, alors que de nouveaux couvre-feux ont été mis en place, et avant de nouvelles manifestations samedi. Quelles seront les conséquences politiques sur la campagne présidentielle ? Pour Adélaïde Zulfikarpasic, directrice générale du Pôle Société d’Ipsos BVA, «les Français sont partagés entre deux pôles : le camp de la raison et le camp de la radicalité». Entretien.
Après les dramatiques violences de samedi, nous sommes loin, très loin, d’une union sacrée des partis politiques, pourquoi ?
Le contexte de la campagne présidentielle est un élément explicatif. Un candidat pourrait dire que l’heure est grave, que le moment nous oblige. Mais cela ne s’est pas produit car chacun joue sa partition afin de se démarquer et de capter un électorat.
Promesse de fermeté, couvre-feux, mise en cause de la France insoumise… Comment analysez-vous la réponse du gouvernement ?
Ses marges de manœuvre sont très faibles. Le gouvernement est contraint à la fois par le contexte budgétaire, et par l’absence de majorité à l’Assemblée nationale. Sa première réaction a été de répondre aux violences, y compris en désignant un bouc émissaire : la France insoumise. Tandis que la reconnaissance d’un problème social a été tardive - même s’il nous indique qu’une réunion est prévue lundi avec des représentants lycéens et étudiants pour mettre de premières mesures sur la table.
Jean-Luc Mélenchon est-il marginalisé par ces accusations ? Ou renforcé auprès de sa base ?
Il est encore tôt pour le mesurer. Cependant Jean-Luc Mélenchon était déjà une personnalité clivante. À tel point qu’une proportion importante de Françaises et de Français le perçoivent comme « un danger pour la démocratie » [64 %, selon la dernière étude Ipsos BVA Fractures françaises]. Son ambiguïté sur la condamnation des violences - même s’il l’a fait explicitement dimanche - ne changera pas ces traits d’image. En revanche, Jean-Luc Mélenchon peut engranger des soutiens du fait de son engagement aux côtés des lycéens, des jeunes, des Français qui manifestent contre la vie chère.
Les candidats du camp gouvernemental ont cherché à se démarquer de l’exécutif. « Notre pays a besoin d’être commandé », a même déclaré Edouard Philippe…
C’est tout l’enjeu pour Edouard Philippe dans cette campagne présidentielle : il ne veut pas paraître comme l’héritier d’Emmanuel Macron, dont il a été le Premier ministre pendant deux ans. Il est « Monsieur 80 km/h », et à ce titre il n’est pas étranger à la crise des gilets jaunes, mais il cherche à se démarquer du chef de l’État.
Pour sa part, Gabriel Attal a exprimé une ligne de fermeté. Son positionnement est assez proche de celui du gouvernement, tout en prenant ses distances avec les lacunes du dispositif de sécurité.
Bruno Retailleau essaie d’exister en exprimant une ligne sécuritaire très ferme, mais elle est déjà préemptée par le Rassemblement national.
Marine Le Pen a choisi de ne pas répondre à l’invitation de Sébastien Lecornu à Matignon, pourquoi ce choix ? Elle pense ressortir gagnante de cette crise ?
La demande d’ordre et de sécurité, mais aussi la dimension sociale, sont deux thématiques dont elle s’est emparée très tôt. Elle peut ainsi marcher sur ses deux jambes. De plus, certaines images des pillages ont pu questionner les thématiques de l’immigration et de l’intégration que porte le Rassemblement national. Tous les ingrédients sont donc réunis pour lui apporter encore plus de crédit.
En choisissant de ne pas se rendre à Matignon, elle reste au-dessus de la mêlée politique. Elle ne dialogue pas avec le Premier ministre, elle souhaite se positionner en future cheffe d’État. Au risque que cela soit perçu comme une forme d’arrogance… même si je doute que ses électeurs lui en tiendront rigueur.
La proportion de personnes qui expriment de la colère a été multipliée par deux depuis 2021 — Adélaïde Zulfikarparsic
Le candidat social-démocrate, Raphaël Glucksmann, cherche à concilier sécurité et défense des revendications sociales des manifestants. Ce discours peut-il porter ?
Sur le papier, il a raison de tenir cette ligne d’équilibre entre autorité - pour se démarquer de Jean-Luc Mélenchon - et écoute des revendications sociales - son programme comporte par exemple un plan pour l’école sur 5 ans et des réformes structurelles. Ce positionnement peut rassembler. Mais dans le contexte actuel, il risque d’être difficilement audible.
Les enquêtes d’opinion nous montrent que les Français sont partagés entre deux pôles : le camp de la raison et le camp de la radicalité. La dernière vague de notre enquête Ipsos BVA a ainsi montré que la proportion de personnes qui expriment de la colère a été multipliée par deux depuis 2021. Il y a, de leur part, une demande de radicalité beaucoup plus forte. Et dans le même temps, toute une partie de la France souhaite une plus grande protection, notamment face au chaos géopolitique. C’est comme un tiraillement entre les deux pôles d’un aimant : on entend dans le pays une colère qui gronde, mais aussi un besoin d’apaisement.
La crise que nous traversons peut-elle déboucher sur du positif ?
Le point positif, c’est qu’on voit s’éloigner le spectre d’une campagne qui démarre tardivement et qui se résumerait à une course des petits chevaux, sans débat programmatique, comme nous l’avons vécu en 2022. Cette crise met sur la table des débats de fond auxquels les candidats devront répondre : la question du malaise lycéen et des moyens pour le système éducatif ; la demande de protection ; la vie chère ; l’enjeu de la mobilité sociale… Aux candidats de mettre leurs propositions sur la table.