Des clés de lecture pour la présidentielle

Par Xavier Jaravel (professeur à London School of Economics)
Notre monde a changé. La France et l'Europe font face à des défis d'une ampleur inédite : risque de décrochage technologique et productif, révolution de l'intelligence artificielle, chocs climatiques, retour du protectionnisme, hausse de la pauvreté qui touche notamment les enfants, etc. Parce que le monde a changé, nos politiques publiques doivent se transformer. La campagne présidentielle qui s'ouvre est la parfaite occasion d'en débattre. Mais un débat public constructif suppose d'avoir, comme point de départ, un diagnostic relativement partagé sur la situation dans laquelle nous nous trouvons et sur les politiques publiques qui ont plus ou moins bien marché au cours des dernières décennies. C'est à cet objectif de construction d'un diagnostic partagé que nous oeuvrons dans « Les politiques économiques à l'épreuve des faits » (avec Emmanuel Monnet, Mathieu Peruyero et Vincent Pons, aux éditions Odile Jacob). S'il est illusoire de bâtir un diagnostic absolument « consensuel », on peut s'appuyer sur des résultats scientifiques, notamment les comparaisons internationales et les progrès considérables des méthodes d'évaluation causale, qui permettent d'identifier les effets réels des politiques publiques et, ainsi, d'éclairer de nombreux débats.
L'exemple de l'éducation
Prenons un exemple : l'éducation. Des travaux récents montrent à quel point le décrochage éducatif français pèse sur la croissance économique et combien les inégalités éducatives minent l'égalité des chances. Les nouveaux résultats Pisa ne font hélas que confirmer cette tendance très inquiétante, à l'oeuvre depuis trois décennies. Pour autant, les comparaisons internationales sont un motif d'espoir. L'Angleterre, le Portugal ou encore l'Etat américain du Mississippi ont, à un moment de leur histoire, été confrontés à des difficultés similaires à celles de la France, mais s'en sont sortis. Le plus intéressant est probablement qu'ils y soient parvenus en mettant en oeuvre des réformes assez similaires, malgré des contextes institutionnels très différents. Réussir la transformation éducative suppose de tenir un cap, c'est-à-dire de porter des réformes efficaces dans la durée, ce qui n'a pas été possible ces dernières années. On peut ainsi identifier trois grands leviers : une formation continue intensive des enseignants (80 heures par an), ancrée dans les pratiques de classe ; l'amélioration des ressources pédagogiques, notamment la certification des manuels pour encourager la diffusion d'approches ayant fait leurs preuves scientifiquement ; et le recours au tutorat ciblé pour les 10 % à 15 % des élèves ayant les plus grandes difficultés. Non seulement ces mesures ont été mises en oeuvre à grande échelle dans ces pays, mais plusieurs études scientifiques permettent d'analyser une par une ces mesures et leurs effets sur les résultats des élèves.
Nos difficultés ne sont pas des fatalités
Conclusion : en dix ans, le plein déploiement de ces mesures dans le contexte français permettrait des progrès considérables, en ramenant les élèves à leur niveau des années 1990 (le début du décrochage français), tout en réduisant les inégalités éducatives au niveau de la moyenne de l'OCDE. Le coût de mise en oeuvre, environ 4 milliards d'euros par an, serait même inférieur aux économies budgétaires générées par la baisse du nombre d'élèves dans les dix prochaines années. Réussir la transformation éducative suppose de tenir un cap, c'est-à-dire de porter des réformes efficaces dans la durée, ce qui n'a pas été possible ces dernières années, du fait d'une instabilité ministérielle (six ministres de l'Education en cinq ans) et, probablement, faute d'un diagnostic suffisamment partagé. L'ouvrage applique la même méthode aux autres grands chantiers : productivité, emploi, pauvreté, dette, etc. Et, comme en matière d'éducation, il en ressort à chaque fois la même leçon : nos difficultés ne sont pas des fatalités, mais le résultat de choix que nous pouvons réorienter, à condition de nous appuyer sur les connaissances les plus solides dont nous disposons. Xavier Jaravel est professeur d'économie à la London School of Economics et président délégué du Conseil d'analyse économique.