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« A la place qui sera la mienne » : Jordan Bardella se pose en fidèle soldat de Marine Le Pen avec son nouveau livre

Les Échos · 04/11/2026 · ← revue

Par Anne Feitz

Ceux qui s'attendaient à du croustillant seront déçus. Dans son troisième livre baptisé « Gouverner », publié ce mercredi aux éditions Fayard (groupe Bolloré), Jordan Bardella évite soigneusement toute polémique et se pose en fidèle soldat de Marine Le Pen, qui a officiellement lancé sa campagne présidentielle à Orléans le 25 octobre. Le président du Rassemblement national, à qui la candidate à l'Elysée a promis Matignon si elle est élue, se contente de livrer dans ce nouvel opus sa vision du monde - déjà largement connue -, tout en affirmant sa volonté de « servir » la candidate et de « l'aider » à « devenir la prochaine présidente de la République. « A la place qui sera la mienne », assure-t-il, s'employant soigneusement à gommer toute différence fondamentale de vision avec sa mentore.

Déception du 7 juillet

Malgré son titre, l'ouvrage n'explique pas comment le jeune leader nationaliste conçoit son rôle éventuel de Premier ministre. Quelles seraient ses relations avec la présidence ? Comment pourrait-il trouver une majorité ? Avec qui travaillerait-il ? Autant de sujets essentiels absents d'un livre dont la genèse est antérieure au 7 juillet, jour de l'arrêt de la Cour d'appel de Paris dans l'affaire des assistants parlementaires européens du FN, qui a reconnu Marine Le Pen coupable mais lui a laissé la possibilité de se présenter à la présidentielle, alors que Jordan Bardella se préparait encore à endosser le costume de candidat à l'Elysée. La déception éprouvée ce jour-là, il l'évoque rapidement dans une première partie plus personnelle intitulée « Dernières confidences avant l'épreuve », consacrée à la façon dont il a vécu l'année écoulée. « J'ai peut-être accusé le coup », avoue-t-il. Histoire de tourner la page des rumeurs de dissensions qui ont émaillé la rentrée et de montrer qu'il assume pleinement désormais son rôle de numéro deux. Jordan Bardella consacre aussi un chapitre à sa compagne Maria Carolina de Bourbon des Deux-Siciles, essentiellement pour déplorer ce qu'il considère comme un acharnement médiatique et dénoncer les « gratte-papier de la presse militante ». Et il n'évoque les accusations d'écrits antisémites de Mediapart que dans une courte postface, dans laquelle il dément à nouveau avoir tenu de tels propos et dénonce une « opération de déstabilisation » ayant lancé à ses trousses « la meute politique et médiatique ».

Unité avec Marine Le Pen

L'essentiel du livre est en réalité consacré au programme du RN, sans grande nouveauté. Une partie des frais correspondants, sans doute ceux de promotion, sera d'ailleurs incluse dans les comptes de campagne de Marine Le Pen, reconnaît-on au sein du parti. Contrairement aux livres précédents, le premier plus autobiographique (« Ce que je cherche »), le second issu de rencontres avec des citoyens (« Ce que veulent les Français »), ce troisième opus vise à montrer que Jordan Bardella est prêt à gouverner. « J'ai voulu emmener les Français avec moi sur ce chemin, leur dire qui nous sommes, quelles sont nos valeurs et ce que nous ferons », a-t-il expliqué sur TF1, mardi soir. Rétablissement de l'ordre, immigration, école, logement, patrimoine, Jordan Bardella reprend les propositions du RN, prenant soin d'afficher son unité avec sa mentore. « S'attaquer à l'islamisme », « vaincre le communautarisme », cela implique, « je le crois nécessaire, une interdiction de revêtir le voile islamique », écrit-il par exemple, alors qu'on le disait réticent à une telle interdiction. Il consacre aussi un long chapitre à l'économie, sans renoncer à sa fibre « pro business ». Il développe sans surprise sa conception d'une économie libérée des contraintes, des normes ou des impôts de production, jurant de faire « le grand ménage » dans les dépenses publiques - reprenant les pistes évoquées dans le contre-budget controversé présenté début octobre. Pour ne pas paraître trop libéral par rapport à Marine Le Pen, il réaffirme l'importance de l'Etat providence mais y introduit le besoin d'y appliquer une certaine discipline. « L'argent public doit d'abord […] protéger ceux qui en ont réellement besoin et encourager le travail plutôt que l'assistanat », écrit-il. Surtout, Jordan Bardella rentre dans le rang sur la réforme la plus scrutée par les milieux d'affaires, celle des retraites. Il avait exprimé des doutes sur la pertinence d'un âge légal de départ, mais Marine Le Pen a tranché cet été pour un retour à 60 ou 62 ans : il juge aujourd'hui que le supprimer serait « une solution de facilité injuste ». Non sans rappeler qu'à ses yeux « la durée de cotisation effective doit redevenir un élément central ». Le nombre d'heures nécessaires pour valider un trimestre devra être relevé, confirme-t-il également.

Tournée de dédicaces

Même sans surprise, ce livre sera utile à la campagne de Marine Le Pen, qui malgré des intentions de vote au plus haut dans les sondages, aura besoin de conquérir de nouveaux électeurs. « Nous devons maintenant rassurer, combattre les caricatures sur notre programme », explique un membre de l'équipe de campagne. Il permettra notamment au président, fraîchement réélu à la tête du RN, de sillonner la France et de mobiliser ses sympathisants. Jordan Bardella entamera dès cette semaine sa tournée de dédicaces, à Hénin-Beaumont, La Seyne-sur-Mer et La Grande-Motte, après une soirée de lancement au pavillon Wagram, ce mercredi. Reste à savoir si ce nouvel opus se vendra aussi bien que les deux autres, dont les ventes (320.000 exemplaires au total) ont déjà permis à Jordan Bardella d'empocher plus de 1 million d'euros.

Anne Feitz