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L’alerte de Jacques Audiard, Justine Triet, Emmanuel Marre… : « Le budget 2027 risque de provoquer un effacement sans précédent du cinéma français »

Le Monde · 14/10/2026 · ← revue

A l’heure où la souveraineté culturelle est unanimement célébrée dans les discours, le nouveau projet de loi de finances risque de provoquer un effacement sans précédent du cinéma français de nos écrans. Se battre pour préserver l’action du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC), pour rétablir les moyens de l’audiovisuel public ou pour maintenir une taxe sur la valeur ajoutée (TVA) réduite pour toutes les industries culturelles, c’est défendre un système et un principe qui ont permis de maintenir depuis des années une culture vivante et dynamique en France. Rappelons tout d’abord que le cinéma français est aujourd’hui une industrie qui fonctionne grâce à un système original. Les opérateurs qui diffusent les films – salles de cinéma, chaînes et plateformes – contribuent au financement du cinéma par le biais du CNC. Le cinéma français s’organise ainsi sans coûter le moindre euro au contribuable. En outre, la France est l’un des rares pays à encore disposer d’une industrie cinématographique aussi puissante : elle est la troisième dans le monde en matière de production et d’exportation. Le cinéma français génère ainsi des retombées économiques et contribue à notre rayonnement international. L’industrie cinématographique représente 260 000 emplois directs et indirects. Elle fait vivre des entreprises et des territoires, notamment grâce aux nombreux tournages et à un réseau de salles unique en Europe. En France, 40 % des films vus au cinéma sont français, contre seulement 17 % en Allemagne pour les films allemands. Chez les moins de 25 ans, 81 % vont au cinéma au moins une fois par an. Le cinéma participe ainsi à la création d’un imaginaire partagé, d’autant que ces mêmes films finissent tous par être accessibles gratuitement sur les chaînes de la TNT. C’est le principe, vertueux là encore, de la chronologie des médias.

Menaces multiples

Le financement du cinéma français repose sur deux piliers, l’un public et l’autre privé. Le nouveau projet de loi de finances propose des dispositions qui les affecteront tous les deux. D’un côté, France Télévisions verrait à nouveau son budget grevé de 47 millions d’euros en 2027, tandis que le rapporteur du budget a fait part de son intention de déposer un amendement pour que l’Etat ponctionne directement les ressources du CNC. De l’autre côté, Canal+ ferait l’objet d’un doublement de son taux de TVA [le gouvernement souhaite augmenter la TVA sur les offres de télévision payante]. Cette dernière mesure enterrerait de fait l’accord interprofessionnel signé le 28 juillet, puisqu’il y est inscrit noir sur blanc qu’une augmentation de la TVA pour Canal+ rendrait le texte caduc. Cela entraînerait automatiquement une baisse de 750 millions d’euros pour la création cinématographique entre 2028 et 2032. Très concrètement, sur une durée de cinq ans, ce sont 400 films qui n’existeront pas. En matière de volume, d’emplois, de diversité de la création, c’est une déflagration dont aucune économie ne peut se relever. Il n’est pas question pour nous d’échapper à l’effort collectif, mais devons-nous pour autant abattre, dans l’urgence, un modèle qui fonctionne et qui fait de la France une exception culturelle et économique ? Le cinéma reste régi par la loi audiovisuelle de 1986, bien avant l’avènement du numérique et des plateformes. Il est temps de poser la question d’une véritable loi cinéma qui pourrait notamment pérenniser la chronologie des médias, encadrer l’intelligence artificielle, repenser le financement de l’audiovisuel public ou protéger les moyens et missions du CNC. Autrement dit, une loi qui soit l’expression d’un projet économique et culturel collectif. La culture et le cinéma font aujourd’hui face à de multiples menaces. D’une part, l’extrême droite évoque la suppression du CNC, de l’audiovisuel public, voire du ministère de la culture. D’autre part, les plateformes, principalement américaines, imposent une standardisation inédite des contenus. Affaiblir notre cinéma, c’est appauvrir notre identité française et européenne. Renoncer à une politique culturelle ambitieuse, c’est risquer de perdre progressivement ce qui nous définit. Les députés doivent signer les amendements portés par toutes les organisations du cinéma en faveur de l’audiovisuel public, pour la protection du budget du CNC et pour le maintien d’une TVA de 10 % en échange d’engagements en faveur de la création. Premiers signataires : Jacques Audiard ; Costa-Gavras ; Louise Courvoisier ; Luc et Jean-Pierre Dardenne ; Claire Denis ; Mati Diop ; Julia Ducournau ; Robert Guédiguian ; Michel Hazanavicius ; Jeanne Herry ; Agnès Jaoui ; Emmanuel Marre ; Dominik Moll ; Pierre Salvadori ; Carine Tardieu ; Justine Triet ; Alice Winocour ; Rebecca Zlotowski. Tous sont cinéastes. La liste complète des signataires est à retrouver ici.