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Une dame a contracté 60 crédits à la consommation sans que personne l’arrête : toujours plus de Français frappés par le surendettement

Le Monde · 14/10/2026 · ← revue

Retrouvez ici tous les articles de notre série « A l’euro près » sur la crise du pouvoir d’achat historique que traversent les Français. Yves a 77 ans. Il a toujours payé son loyer et n’a jamais demandé de crédit à sa banque. « Je n’ai jamais eu de dettes », lance-t-il, lundi 5 octobre, à sa conseillère budgétaire, bénévole de l’association Crésus, qui accompagne les personnes en difficulté financière. Ses relevés bancaires disent pourtant l’inverse : au fil des ans, il a signé quatre crédits à la consommation chez Cofidis et Sofinco, respectivement filiales du Crédit mutuel et du Crédit agricole, assortis de taux d’intérêt compris entre 15,66 % et 23,5 %. Il doit leur rembourser 377 euros tous les mois. Yves a requis l’anonymat, comme toutes les personnes interrogées au sein de Crésus Ile-de-France. Il a beau vivre une vie sans excès aux abords de la porte de Clignancourt, à Paris, sa retraite mensuelle de 1 042 euros ne lui permet plus de rembourser ses dettes. Son dossier fait partie des plus simples à gérer. La Banque de France, qui reçoit et instruit les dossiers de surendettement à l’échelle du pays, lui donne rendez-vous le lendemain pour alléger sa charge : elle a le pouvoir de réduire les taux d’intérêt de ses créanciers à un niveau proche de 0 %, et de ramener ses remboursements à une centaine d’euros par mois, nous explique sa conseillère budgétaire. Mais les cas de surendettement sont parfois plus dramatiques. « Une dame est venue nous voir récemment, elle avait contracté 60 crédits à la consommation sans que personne l’arrête. Elle devait rembourser chaque mois 10 875 euros. Elle a pensé au suicide, raconte la même conseillère. On nous dit que les commerçants regardent les relevés bancaires des clients avant de leur accorder des crédits à la consommation ou des paiements fractionnés. C’est faux. » La Banque de France confirme : « Pour nous, s’agissant des paiements fractionnés, le risque est moins celui d’un crédit excessif que celui d’une accumulation de petits engagements financiers qui finissent par déséquilibrer le budget d’une personne sans qu’elle en ait pleinement conscience. Les paiements fractionnés sont proposés de telle sorte que les ménages qui y recourent n’ont pas toujours conscience de s’endetter », explique Hélène Tanguy, directrice des services aux particuliers à la Banque de France.

« Frais de retard de 8 % »

Les crédits à la consommation, qui sont proposés sous des formes de plus en plus variées (prêts personnels, paiements fractionnés, découverts, minicrédits, etc.), représentent ainsi presque la moitié des créances des ménages surendettés (44 %), selon les données de la Banque de France. La pratique couvre désormais tous les champs de la consommation courante : le géant du paiement fractionné Klarna a par exemple noué un partenariat avec le livreur Deliveroo pour autoriser les clients à payer leur pizza ou leur hamburger en plusieurs fois. « Ils ont une approche très darwinienne du surendettement. De manière générale, les acteurs du crédit conso adorent les clients qui ne remboursent pas leurs créances pendant deux mois puis repaient ensuite. C’est comme ça qu’ils leur imposent des frais de retard de 8 %, c’est comme ça qu’ils font leurs marges », explique Louis Chatriot, cofondateur d’Alma, l’une des rares entreprises à proposer des paiements fractionnés sans imposer de frais de retard aux clients défectueux. « Si le gouvernement voulait vraiment régler la question du surendettement, il interdirait les frais de retard », ajoute-t-il. La hausse du chômage et des prix n’arrange rien : plus de 121 000 dossiers de surendettement ont été déposés sur les neuf premiers mois de l’année, en hausse de 11 % par rapport à la même période de l’année précédente, indique la Banque de France dans son baromètre mensuel publié mardi 13 octobre. Plutôt épargnés jusque-là, les jeunes de 18 à 29 ans sont de plus en plus nombreux à demander le secours de l’Etat : ils représentent 12 % des dossiers de surendettement, contre 5 % il y a quatre ans. « Nous voyons des jeunes sous l’emprise de la drogue ou de l’alcool qui ont des parcours chaotiques, ils ne sont plus insérables sur le marché du travail », se désole la conseillère de Crésus. Les dettes de loyer sont, elles aussi, en très forte hausse. Les locataires ont beau ne représenter que 42 % de la population, ils constituent 88 % des dossiers de surendettement, indique la Banque de France. « Les gens qui perdent leur emploi n’ont souvent pas conscience qu’ils doivent changer d’appartement. Quand ça ne va plus, certains prennent des crédits à la consommation et arrêtent de payer leur loyer », explique la conseillère de Crésus. Etienne est de ceux-là. Cadre informatique, diplômé des Mines, il a perdu son emploi en 2020, lors de la pandémie de Covid-19. Après deux ans d’allocations chômage, il doit se contenter de l’allocation de solidarité spécifique, qui ne lui apporte que 604 euros par mois. Son loyer mensuel lui coûte 920 euros. Depuis janvier 2025, il ne paie donc plus son loyer. Mais, comme beaucoup, il a laissé passer de nombreux mois avant de réagir. Quand il pousse les portes de l’association Crésus début octobre, il doit 11 538 euros à son propriétaire.

Nouvelle directive européenne

Le droit français est pourtant beaucoup plus protecteur qu’ailleurs en Europe. La loi Lagarde du 1er juillet 2010 a interdit les crédits renouvelables, qui étranglaient les Français les plus vulnérables. Pendant dix ans, les cas de surendettement ont ainsi fortement diminué, et la baisse du chômage a renforcé le mouvement. « Mais aujourd’hui, on atteint les limites de cette loi. Le lancement de nouveaux produits a contribué à faire repartir à la hausse les cas de surendettement », explique Pauline Dujardin, déléguée générale de la fédération Crésus. Les acteurs du paiement fractionné le reconnaissent eux-mêmes : « Nous ne connaissons pas la solvabilité de nos clients. Nous savons juste le nombre de crédits qu’ils ont contractés auprès de nous. Alma procède néanmoins à une évaluation préalable de la solvabilité de ses clients, en s’appuyant notamment sur nos algorithmes de scoring propriétaires pour apprécier leur capacité de remboursement », explique Louis Chatriot, dont l’entreprise accorde chaque année 3,5 milliards d’euros de crédits, principalement en France. « Nous ne demandons pas les relevés bancaires, car nous perdrions trop de clients : la plupart refuseraient », ajoute-t-il. Une nouvelle directive européenne sera appliquée en France à compter du 20 novembre, qui permettra de mieux encadrer les nouvelles formes de crédit à la consommation : avant d’accorder un crédit, les prêteurs devront mieux vérifier la solvabilité des consommateurs, en tenant compte des minicrédits, des découverts, des paiements fractionnés et des crédits de très courte durée, ce qui n’était pas le cas jusqu’alors. La Banque de France aurait néanmoins souhaité que l’Europe aille encore plus loin : « Nous avons vivement recommandé que les acteurs du paiement fractionné soient obligés, comme les banques, de consulter le fichier des incidents de remboursement des crédits aux particuliers avant d’accorder un crédit. Ils continueront de bénéficier d’un régime allégé par rapport aux autres acteurs de crédit, leur permettant d’échapper à cette obligation de consultation préalable », regrette Hélène Tanguy.