« Qui veut être mon associé ? » : la vitrine entrepreneuriale ...

Par Renaud Honoré, Gabriel Grésillon
Il y a quelques années, il arrivait déjà à Marc Simoncini d'être reconnu dans la rue, mais c'était essentiellement à Paris. Il y avait alors souvent quelqu'un pour l'aborder en lui expliquant avoir trouvé son conjoint sur Meetic, le site de rencontres qu'il avait fondé. « Maintenant, cela m'arrive aussi en dehors de la capitale », explique le sexagénaire reconnaissable à sa barbe de trois jours et à ses cheveux savamment déstructurés. Mais plus question de romances ou de passions torrides dans ces discussions impromptues. Désormais, quand on interpelle Marc Simoncini dans la rue, c'est parce qu'on l'a entendu prononcer à la télévision des phrases comme « il faudra que vous passiez l'épreuve des 'due dils' sur le business plan ». On pensait benoîtement que seul un lecteur hard-core des « Echos » savait que ces « due dils » désignaient les « dues diligences », ces vérifications juridiques et financières avant l'achat d'une entreprise. Mais avec « Qui veut être mon associé ? », ce vocabulaire abscons a trouvé de nouveaux débouchés. L'émission, qui a démarré en 2020 et qui vient de boucler en début d'année sa sixième saison, s'est installée comme une valeur sûre pour M6.
Des émotions télévisuelles
Le programme reste immuable : le téléspectateur voit débarquer un ou plusieurs entrepreneurs face aux cinq fauteuils qui abritent les jurés investisseurs - un « The Voice » à la mode « start-up nation ». Est-ce que leur « pitch » convaincra un des « business angels » de M6 de mettre un gros chèque sur la table pour prendre une part de la société ? « Ce sont plus des histoires que des projets que les entrepreneurs viennent présenter. S'il n'y a pas d'émotion, ça n'est pas télévisuel », convient Marc Simoncini. Lui, fait partie de ces investisseurs starisés par l'émission, avec Eric Larchevêque, Kelly Massol, Anthony Bourbon, Jean-Michel Karam ou Jean-Pierre Nadir. A la télévision française, un tel programme autour de la figure de l'entrepreneur apparaît comme un ovni. Il y avait bien eu « Ambitions », de Bernard Tapie, en plein strass des années 1980 : « Nanard » donnait une chance, là aussi, à des porteurs de projets entre deux chansons de Marc Lavoine ou de Bonnie Tyler. Depuis, plus rien ou presque. En 2015, M6 avait tenté d'adapter « The Apprentice », le programme rendu célèbre par Donald Trump - « You're fired ! » - en confiant les clés à un futur député macroniste, Bruno Bonnell. La tentative avait été un fiasco, et l'émission, arrêtée au bout de deux numéros.
Engouement pour l'entrepreneuriat
Cela ne décourage pas la chaîne, qui sent à la fin des années 2010 qu'une nouvelle fenêtre d'opportunité est en train de s'ouvrir. « Une telle émission en France, ça restait risqué. Mais si elle a pu être lancée, c'est aussi parce que le discours de Macron sur l'entrepreneuriat et la réussite a montré que la société était en train de bouger », estime Eric Larchevêque, cofondateur de Ledger. « Le succès de l'émission participe complètement des années Macron », juge Jean-Pierre Nadir. Dans un pays où sa cote de popularité s'est effondrée, « Qui veut être mon associé ? » fait presque figure de « safe place » pour le chef de l'Etat. Il faut dire que ce dernier aurait presque pu être juré dans l'émission. En 2017, il faisait campagne pour l'élection présidentielle en répétant partout qu'il « était plus facile de trouver un client qu'un patron ». Dans les banlieues, les jeunes étaient incités à créer leur entreprise ou à opter pour Uber. A côté, la French Tech était parée de toutes les vertus. « I want France to be a start-up nation », annonçait Emmanuel Macron en juin 2017, à peine élu. Le nouveau président chouchoutait les entrepreneurs, parlait leur langage. « Il y a trois ans, j'avais promis à ma femme que j'allais arrêter la politique, que j'allais être entrepreneur. J'ai essayé et progressivement j'ai pivoté de business model », s'amusait-il à Station F, toujours en juin 2017.
La montée des autoentrepreneurs
Pour le coup, le locataire de l'Elysée avait plutôt vu juste. « Emmanuel Macron a été en phase avec l'époque sur ce point, et la vague de l'entrepreneuriat sera une des choses qui resteront de ses quinquennats », estime Jérôme Fourquet. L'analyste politique et directeur du département Opinion à l'Ifop souligne l'ampleur du phénomène : « Il y avait 550.000 créations d'entreprises en France de 2010 à 2015, dont 70 % d'autoentrepreneurs, et on est passé à plus de 1,1 million l'an dernier, avec toujours une forte proportion d'autoentrepreneurs. » Dans un pays où l'ascension sociale par le travail devient plus compliquée et où une activité d'indépendant peut compléter des revenus, créer sa boîte devient une option plus séduisante. Les années 1990, durant lesquelles le patronat s'arrachait les cheveux en voyant qu'une majorité de jeunes voulaient devenir fonctionnaires, paraissent bien lointaines - durant les années Macron, l'Education nationale et les armées auront eu du mal à recruter. « L'entrepreneuriat correspond aussi à un ressort très puissant dans nos sociétés, avec l'autonomisation de l'individu », poursuit Jérôme Fourquet. « Emmanuel Macron a réussi à vendre un discours très américain du self-made-man », juge l'essayiste Jean-Laurent Cassely.
« Saltimbanque sur M6 »
Toutes ces tendances apparaissaient dans les études sociologiques que lisaient les dirigeants de M6 à l'époque. Il restait toutefois à contourner les dernières inhibitions des Français autour de l'argent. Le format que voulait adapter la chaîne, grand succès aux Etats-Unis, s'appelait « Shark Tank » (« aquarium à requins » en français). « On a montré le programme à un panel de téléspectateurs, et c'était une catastrophe, c'était jugé beaucoup trop violent », explique Guillaume Charles, le directeur des programmes. L'émission française sera beaucoup plus bienveillante, on parle de « belles valeurs », on loue l'intuition de l'entrepreneur même si son projet est jugé voué à l'échec. La première saison est un succès mitigé. Mais sur les portables des jurés et des dirigeants de M6, les SMS du milieu des affaires pleuvent : « C'est formidable ce que vous faites pour l'entreprise ! ». Des patrons félicitent Marc Simoncini de travailler pour la cause. « Ils savent que pour moi c'est un sacrifice en termes d'images. Je passe de patron de boîte cotée à saltimbanque sur M6 qui finance des producteurs de cookies. Mais je m'en fous, je fais ça pour aider les jeunes », explique-t-il. « L'émission est vraiment d'utilité publique », abonde Eric Larchevêque.
VIDEO - Fanny Letier : « Voir les échecs comme un apprentissage »
La saison 2 permet à l'audience d'atteindre une vitesse de croisière plus satisfaisante, même si on est encore loin de « L'amour est dans le pré ». Le programme a toutefois un autre atout dans sa manche : « nous y tenons beaucoup car il attire les jeunes, ce qui est très difficile en télévision. Sur la cible des 34-35 ans, on est à 26 % d'audience », décrypte Guillaume Charles. En plus, les annonceurs adorent être associés aux valeurs entrepreneuriales de l'émission, ce qui remplit les caisses de la chaîne.
Enrichissement rapide
Certaines valeurs inquiètent toutefois quelques jurés de l'émission. « Quand j'ai démarré dans les années 1990, un entrepreneur, ça s'appelait un patron et ce n'était pas un type très drôle. Avec la bulle des années 2000, on a commencé à parler d'entrepreneurs. Mais aujourd'hui avec les réseaux sociaux, on voit des influenceurs promettre de devenir très riches en ne faisant pas grand-chose. Là, on bascule sur les infopreneurs », regrette Marc Simoncini. « Le type qui pense qu'être entrepreneur, c'est boire du champagne sur son yacht, il se trompe. Ça, c'est une vie de rappeur », poursuit Jean-Pierre Nadir. Moi, je plaide pour qu'on parle de la reprise d'entreprises, il va y en avoir 700.000 dans les dix années à venir avec le départ des baby-boomers.
Jean-Pierre Nadir, entrepreneur et juré de QVEMA
Pour Robin Rivaton, entrepreneur et essayiste libéral, « Emmanuel Macron a participé à cette idée qu'être entrepreneur pouvait permettre de devenir riche rapidement. Des influenceurs comme Yomi Denzel ont prospéré sur ce phénomène. » Le youtubeur suisse promet à ses 1,5 million d'abonnés des formations qui leur permettront de goûter à la vie en Lamborghini.
Reprises d'entreprises
Gagner de l'argent n'est pas un gros mot chez « Qui veut être mon associé ? ». Anthony Bourbon vient de lancer « Vraiment riches », le « seul podcast qui parle de réussite de manière décomplexée » et qui va expliquer « comment gagner de l'argent ». L'investisseur a aussi lancé en 2022 une plateforme permettant à des particuliers d'investir dans des start-up. Sur Instagram, le juré de la saison 6 Jonathan Anguelov évoque des possibilités de « rendements entre 8 et 15 % » pour sa plateforme Offstone, qui permet à des particuliers de co-investir dans des projets immobiliers. L'émission de M6 a également invité l'influenceur Inoxtag pour sa dernière saison. « Il ne faut pas que l'émission devienne une émission d'infopreneurs, on doit revenir à notre ADN initial », estime Marc Simoncini. « Je pense que M6 a bien compris qu'il fallait faire attention sur ce point », ajoute Eric Larchevêque. Même sans infopreneurs, il reste de toute façon bien d'autres facettes de l'entrepreneuriat à explorer. « Moi, je plaide pour qu'on parle de la reprise d'entreprises, il va y en avoir 700.000 dans les dix années à venir avec le départ des baby-boomers », plaide Jean-Pierre Nadir. « Qui veut être mon repreneur ? », le carton des années post-Macron ?
DANS LE PROCHAIN EPISODE
La « Flemme » d'Angèle : l'hymne générationnel qui défie le logiciel protravail de Macron