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« Une combinaison complètement improbable » : pourquoi des électeurs d’Emmanuel Macron en 2022 s’apprêtent à voter Marine Le Pen DÉCRYPTAGE - Neuf ans après avoir promis de faire reculer les extrêmes, le président de la République voit une partie non négligeable de sa base lui échapper au profit du RN.
Sans être massif, le phénomène n’a rien d’anecdotique. À cinq mois et demi de l’élection présidentielle, plusieurs sondages révèlent un glissement inédit : une partie des électeurs d’Emmanuel Macron en 2022 s’apprêtent à voter Marine Le Pen dès le premier tour. Un mouvement à peine imaginable il y a quelques années entre des électorats qui se sont affrontés lors des deux derniers seconds tours, « par définition très antagonistes », souligne Frédéric Dabi, directeur général Opinion de l’Ifop. Signe, à ses yeux, que les frontières politiques, autrefois étanches, sont devenues « mouvantes », dans un paysage en recomposition depuis 2017 et l’affaiblissement du clivage gauche-droite. « Sur le papier, c’est une combinaison complètement improbable », relève Bruno Cautrès, chercheur CNRS au Cevipof. Et pourtant, trois baromètres publiés il y a une dizaine de jours confirment la tendance. Entre 16 et 19 % des électeurs du président sortant en 2022 se porteraient ainsi sur la députée du Pas-de-Calais, selon la dernière enquête Ifop-Fiducial (pour LCI, Le Figaro, et Sud Radio). Ils sont 12 à 15 % chez Toluna Harris Interactive (M6, RTL), et 11 à 14 % chez Ipsos BVA (Le Parisien, Cesi). Concrètement, dans l’estimation la plus haute, environ 4 à 5 points des 27,8 % obtenus par Emmanuel Macron lors de la dernière présidentielle tomberaient cinq ans plus tard dans l’escarcelle du RN. Certes, d’après une note rédigée par Jean-Daniel Lévy, le directeur délégué de Toluna Harris Interactive, ces électeurs ne sont pas déterminants dans le socle électoral de Marine Le Pen, donnée désormais au-delà des 30 %, bien au-dessus des 23,15 % obtenus il y a quatre ans. Mais cet apport, en nette hausse depuis le printemps, est l’un des facteurs qui lui permettent de franchir cette barre symbolique. » LIRE AUSSI - « Peut-être êtes-vous de ceux que la droite a déçus » : la lettre de Bruno Retailleau à un électeur du RN Une hausse que plusieurs politologues avaient repérée très tôt, à l’instar d’Antoine Bristielle, directeur de l’Observatoire de l’opinion de la Fondation Jean Jaurès. Dans une étude publiée en mai, il rappelait que, faute de pouvoir se représenter, le chef de l’État verrait son électorat se fragmenter. De fait, seuls 35 % de ses électeurs de 2022 restaient fidèles au bloc central, quand 27 % se montraient déjà « tentés par la droite ». Chez ces derniers, la probabilité moyenne de voter RN atteignait même 6,7 sur 10, au-dessus de celle de voter Horizons (5,7) ou Renaissance (5,5). « Le basculement est manifeste, constate le chercheur. Emmanuel Macron avait réussi à fédérer autour de son nom des électorats très différents, du centre gauche à la droite traditionnelle. Sans lui, faire perdurer cet héritage est beaucoup plus compliqué. »
Des électeurs déjà marqués à droite
Qui sont, au juste, ces transfuges ? Pas des déçus venus de la gauche, mais bien des électeurs de droite, pour la plupart fidèles à Emmanuel Macron depuis neuf ans. Lesquels, à en croire la note de Toluna Harris Interactive, se distinguent moins par leur âge - la cinquantaine en moyenne - que par leur position sociale (des diplômes et des revenus plus modestes que le reste de l’électorat macroniste) et géographique (le passage au RN est deux fois plus fréquent dans le Nord-Est qu’en région parisienne). Autant d’électeurs, pour certains ex-fillonistes en 2017, un temps tentés par Valérie Pécresse en 2022, qui, mécaniquement, « suivent la droitisation du pays », pointe Frédéric Dabi. Un mouvement accentué, poursuit-il, par le « problème de positionnement de LR » et par la dynamique de Marine Le Pen, qui « a élargi sa base dans tous les segments de l’électorat », ajoute Bruno Cautrès. Reste à comprendre pourquoi ils changent de camp. La bascule se fait « essentiellement sur les sujets de société », résume Antoine Bristielle, l’immigration et la sécurité en tête, deux thèmes ravivés par les violences du 17 octobre. « Idéologiquement, ces questions prennent plus de place dans leur esprit que par le passé », observe Jean-Daniel Lévy. Le besoin de protection qui les avait conduits vers le chef de l’État les pousse désormais ailleurs, même s’ils demeurent libéraux sur l’économie. Au-delà de ces motivations de fond, le RN profite également de sa normalisation. À la faveur de la dédiabolisation, Marine Le Pen a acquis « des attributs de présidentialité qui lui manquaient il y a quelques années », relève le sondeur, au point que « voter pour elle est devenu, pour ces électeurs, une alternance comme une autre ». Elle a su « recentrer son parti vers une droite plus responsable », note Luc Rouban, directeur de recherche émérite au CNRS. Et reprendre à son compte la promesse originelle du macronisme : « Qui propose aujourd’hui de dépasser la droite et la gauche ? Marine Le Pen, perçue comme la mieux placée pour rompre avec l’ordre existant », décrypte Antoine Bristielle.
Le front anti-LFI, l’un des « leviers les plus forts de la campagne »
Dernier moteur, et non des moindres : le rejet de La France insoumise. « Ces électeurs n’attendent plus le second tour pour éviter que Jean-Luc Mélenchon soit élu », souligne Jean-Daniel Lévy. Pour Frédéric Dabi, il s’agit de « l’un des leviers les plus forts de la campagne ». Un réflexe qui tournerait au « vote d’élimination » en cas de duel Le Pen-Mélenchon, l’Ifop mesurant que la candidate du RN recueillerait 73 % des intentions de vote des ex-électeurs d’Emmanuel Macron. Même face à la gauche modérée, la digue cède en partie : Marine Le Pen rallierait 33 % de ces électeurs face à François Hollande, et 29 % face à Raphaël Glucksmann. Difficile, pour Emmanuel Macron, de voir dans ces reports de voix autre chose qu’un désaveu. C’est même un comble pour celui qui, porté à chaque fois par un puissant vote utile, s’était posé en rempart contre le parti lepéniste en 2017 comme en 2022, et promettait, au soir de sa première victoire, de tout faire pour que les Français n’aient « plus aucune raison de voter pour les extrêmes ». « C’est loupé », tranche Jean-Daniel Lévy. Un coup d’autant plus rude que l’hémorragie touche son propre électorat. « Voir partir une partie de son socle chez Le Pen est encore plus cruel » que la perspective de lui céder l’Élysée, estime Bruno Cautrès. Plus sévère, Luc Rouban y voit l’échec du pari macroniste : en voulant dépasser le clivage gauche-droite, le président a « fait disparaître le centre » et polarisé la société. Au risque que le bloc central fasse les frais de cette fuite vers le RN, à commencer par Édouard Philippe, désormais à la peine. Donné éliminé au premier tour dans tous les scénarios testés, le maire du Havre se retrouve pris dans « un cercle vicieux », où « plus ses intentions de vote baissent, moins il apparaît comme le candidat naturel du rassemblement », observe Antoine Bristielle. Le jeu reste pourtant ouvert, nuance Frédéric Dabi, tant les électeurs centristes cherchent encore la figure capable de leur éviter un second tour « mortifère » entre LFI et le RN. Une fois celle-ci trouvée, « le vote utile pourrait être massif » et rebattre les cartes.