Revue de presse

Copie archivée
📄 Copie archivéeAbonné (cookies session)Reformaté pour la lecture — sans pub ni fioriture.Ouvrir l'original ↗

Macron, les casseurs et les Cassandre

Les Échos · 22/10/2026 · ← revue

Par Hervé Gattegno (Directeur de la rédaction de Radio Classique et chroniqueur aux "Echos") La parole présidentielle est moins démonétisée qu'on ne le dit : dimanche soir, alors qu'émeutes et pillages se poursuivaient à Paris et ailleurs, 16,7 millions de téléspectateurs ont suivi l'allocution d'Emmanuel Macron - moins que durant la pandémie (2020), mais plus que lors de la dissolution (2024). C'est la seule bonne nouvelle pour le chef de l'Etat car, si l'attente était forte, il est clair qu'il n'y a pas répondu. Que pouvait-il d'ailleurs annoncer qui suffît à calmer les colères et à dissiper l'effarement ? De mai 1968 aux « gilets jaunes », le pouvoir a toujours déversé des milliards pour éteindre les frondes. Seulement, voilà : à l'heure où l'Europe, les agences de notation et les marchés fixent la France et ses comptes dans le rouge, la distribution n'est plus de saison. « Faut pas jouer les riches quand on n'a pas le sou », chantait jadis Jacques Brel.

La France a des atouts

Est-ce à dire que tout est fichu ? Certes pas. Si l'état financier du pays est compromis et les services publics en capilotade, son économie reste saine - la plupart des experts l'assurent. Il lui reste des industries performantes, une forte capacité d'innovation, l'atout maître du nucléaire, des réserves d'épargne considérables - et au-delà, une qualité de vie enviée, même si tous n'en profitent pas équitablement. Quelques décisions vigoureuses remettraient le pays sur les bons rails. Le drame est que la situation politique l'interdit, que les déchaînements du week-end n'arrangeront pas. L'absence de majorité au Parlement, à laquelle s'ajoute l'ambiance propre aux fins de règnes, produit l'absence de toute politique. Au chahut des partis à l'Assemblée répond désormais le chaos de la rue, et l'idée prospère déjà selon laquelle l'élection de 2027 pourrait ne rien régler. Derrière les ingénieurs du chaos s'avancent les prophètes du KO. La campagne présidentielle offre pourtant l'occasion de repousser à la fois les Cassandre et les casseurs. Puisque de Gaulle est à la mode, citons-le. Tirant les leçons des « événements » de 1968, il affirmait « la nécessité des réformes lorsque l'ordre public rétabli permettrait de les accomplir » et posait comme condition que « tout en respectant les libertés d'opinion, d'expression et de réunion […], toutes les menaces et les violences soient brisées et réprimées » (conférence de presse du 9 septembre 1968).

La faillite éducative

Suivant l'auguste exemple, le président et le Premier ministre n'ont d'autre choix que de se concentrer sur le retour à la paix civile - leur survie est à ce prix. Le devoir des candidats, en revanche, est d'examiner sans démagogie les deux problèmes cruciaux qui se posent à la France, et que la crise lycéenne a, d'une certaine façon, mis en lumière. Le premier est la faillite du système éducatif, à la racine de tant de dérives - de la contestation irréfléchie de l'autorité jusqu'aux dérives criminelles d'un nombre croissant de mineurs. Elle est aussi la cause principale du chômage des jeunes (21,5 % des moins de 25 ans). Etabli depuis 2000 par l'OCDE, le classement Pisa mesure cet effondrement. Sous les présidences de Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, François Hollande et Emmanuel Macron, la France n'a cessé d'y être rétrogradée, passant en 25 ans du 15e au 29e rang en lecture, du 11e au 30e en maths. Les réseaux sociaux, la drogue et les jeux vidéo ne sauraient l'expliquer, puisque nos voisins y sont également exposés. Aucune politique d'austérité non plus car, dans le même temps, les budgets de l'Education nationale ont continué d'augmenter (54 milliards d'euros sous Chirac en 2003, 86,8 milliards l'an dernier). C'est donc toute la politique éducative qui est à reconstruire, en repartant des savoirs fondamentaux. Jean-Michel Blanquer avait entamé ce travail durant un quinquennat entier, Emmanuel Macron a eu le tort de l'interrompre. Sept ministres lui ont succédé depuis, rien ne va mieux. Céder aux exigences utopiques de syndicats d'étudiants (et de profs) qui exigent l'abrogation de toute sélection à l'entrée des universités, aggraverait le mal.

Le déni sur les retraites

L'autre tourment est celui des retraites - les deux sont d'ailleurs liés : 32 % du budget de l'Education financent les pensions des enseignants. Ainsi, le ministère de l'avenir est grevé par le poids du passé. En France, sur 1.000 euros de dépense publique, 270 sont consacrés aux retraites… et 88 seulement à l'école. Aussi les lycéens qui s'insurgent du délabrement des établissements et de l'incurie du système n'ont-ils raison qu'à moitié - et ceux qui détruisent des lycées flambant neufs (au sens propre), tout à fait tort. Les prétendants à l'Elysée devraient avoir le courage de le leur dire, ainsi qu'à leurs parents. Au lieu de cela, la plupart (dont trois des actuels favoris : Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon et Raphaël Glucksmann) soutiennent que l'âge de départ pourrait rester fixé à 62 ans, voire revenir à 60 ans, comme… en 1981, quand la population active était plus nombreuse et plus jeune, les retraités moins nombreux, l'espérance de vie inférieure de 8 ans… C'est préférer le déni au défi. C'est aussi un sacrifice de plus imposé à la jeunesse, une soumission à ce que le sociologue Pierre Rosanvallon appelle, dans son dernier essai, la « tyrannie du présent » (Seuil). Les émeutes des derniers jours alimentent la défiance et la peur. Si elles devaient, en outre, faire diversion à ces évidences, les enjeux primordiaux de l'élection à venir s'en trouveraient escamotés. Quand le pays brûle sous nos yeux, nous ne devons pas regarder ailleurs, mais au loin. Hervé Gattegno est éditorialiste, directeur de la rédaction de Radio Classique.

Hervé Gattegno