« Les vacanciers cherchent la fraîcheur » : dans le Pas-de-Calais, la canicule fait bondir la fréquentation touristique

« Les vacanciers cherchent la fraîcheur » : dans le Pas-de-Calais, la canicule fait bondir la fréquentation touristique REPORTAGE - En juin, les nuitées ont bondi de 13 % dans le département. Le pic a été atteint le 27 juin, au plus fort de la deuxième vague de chaleur qui a déferlé sur la France.
À l’entrée de la ville, deux jeunes femmes tirent leur valise à roulettes sur un trottoir chauffé depuis le matin. Devant elles, un panneau publicitaire vante un programme immobilier neuf. À Wimereux, la mer n’est d’abord qu’une promesse, cachée derrière les villas Belle Époque. Puis la ville s’ouvre. Une digue, des cabines blanches à portes bleues devant lesquelles des retraités ont sorti les transats. À marée basse, la Manche recule de plusieurs centaines de mètres, cédant le sable aux parasols et aux serviettes. Sur la promenade, cinq drapeaux claquent, comme un signe d’amitié adressé aux visiteurs habitués : le français, l’européen, le belge, l’anglais et l’allemand. Le département vit un été qu’il n’attendait pas. En juin, le Pas-de-Calais a enregistré 2,35 millions de nuitées, en hausse de 13 % sur un an, selon les données de Flux Vision exploitées par Pas-de-Calais Tourisme. Le pic a été atteint le 27 juin, au plus fort de la deuxième vague de chaleur : 130 000 nuitées en une seule journée, 42 % de plus qu’à la même date en 2025. À l’échelle des Hauts-de-France, la fréquentation avait déjà progressé de 6,7 % à l’été 2025, contre 2,2 % en Occitanie et 1,9 % en Provence-Alpes-Côte d’Azur. Cet été, pendant que le reste de la France suffoquait sous deux vagues de chaleur successives, la Côte d’Opale, elle, a été épargnée. Le vent de la Manche a fait le reste, ramenant ici des vacanciers qui, hier encore, descendaient vers le sud. » LIRE AUSSI - «Et si la Côte d’Opale devenait la nouvelle Côte d’Azur?»: ces vacanciers en quête de fraîcheur, prêts à changer leurs habitudes
Thermomètre et carburant, un argument commercial
« On a de plus en plus de monde qui vient du sud. Ils cherchent la fraîcheur, ils nous le disent tous », constate Anaïs Hetier, gérante du camping municipal de Calais, complet presque toutes les nuits depuis le 10 juillet et en progression de 18,1 % sur le mois. À Wimereux, Maxime Sagot, de La Villa Conciergerie, qui gère 115 meublés, a vu surgir une question inédite : « C’est la première fois que l’on nous réclamait des ventilateurs. La climatisation est devenue un atout pour louer. » Le mouvement est réel, sans être un basculement : le sud de l’Europe reste la première région envisagée par 61 % des voyageurs européens. Mais 76 % d’entre eux reconnaissent que le climat pèse sur leurs arbitrages. Près des cabines, Jean-Pierre, 72 ans, ancien professeur de mathématiques, et Françoise, 69 ans, pharmacienne à la retraite, qui ont acheté ici il y a quatre ans, déclarent : « Quand à Paris on étouffe sous 36 °C, ici on marche au bord de la mer avec une petite veste. C’est un luxe. » Le portefeuille pèse pourtant plus lourd que le thermomètre. En juin, le gazole valait encore 1,86 euro le litre, soit 21,6 % de plus qu’un an auparavant. Dans le même temps, le budget vacances des Français est tombé à 1 748 euros, son plus bas niveau depuis 2022. D’après CSA Research, 64 % des futurs vacanciers admettent que le carburant influence le choix de leur destination et 61 % envisagent des séjours près de chez eux. Sur le parvis de l’hôtel de ville de Calais, sous le beffroi de brique rouge, Élodie, 31 ans, infirmière, et Brayan, 33 ans, technicien de maintenance, sont venus de Lens avec leurs deux enfants. « On avait regardé pour partir une semaine dans le Sud, mais entre l’essence, les péages et une location, on dépassait facilement les 1 500 euros. Là, on est à une heure et demie de chez nous, glisse la jeune femme, tandis que les petits courent autour de la fontaine. On n’a pas besoin de traverser la France pour décrocher. » Une réflexion qui ne s’arrête pas aux frontières du pays. À la terrasse des sables rouges, Sophie et Nicolas, venus de la ville belge de Gand, fréquentent le même camping depuis dix ans : « Les vacances, ce n’est plus aller le plus loin possible. » Les Belges viennent parce que c’est proche, à moins d’une heure. Leurs côtes sont bétonnées, nous avons de magnifiques plages
Mickaël Lavieville, gérant de L’Olympique, le camping municipal de Wimereux
Dans la région, l’accélération de la fréquentation touristique n’a rien d’un feu de paille. « Elle s’est faite progressivement sur vingt ans », observent Valérie Sobierajski et Élisabeth Retaux, respectivement directrice et directrice adjointe de Pas-de-Calais Tourisme. Selon elles, la montée en puissance du tunnel sous la Manche et les infrastructures routières qui l’ont accompagnée, l’A16 reliant la Belgique à Paris en tête, ont servi de détonateur. Sur la première quinzaine de juillet, la clientèle française progresse de 18 %, l’internationale de 21 %, avec notamment un bond de 53 % des touristes britanniques. « Les Belges viennent parce que c’est proche, à moins d’une heure. Leurs côtes sont bétonnées, nous avons de magnifiques plages, explique Mickaël Lavieville, gérant de L’Olympique, le camping municipal de Wimereux. Et il y a le prix de l’essence : ça coûte moins cher de venir ici que de descendre dans le Sud. » Sur la plage de Calais, Katrin, 51 ans et Thomas, 54 ans, venus de Cologne, découvrent le littoral français : « Nous pensions trouver un port ; il y a de l’espace et peu de monde. Les prix restent accessibles et nous venons en voiture, sans prendre l’avion. » Longtemps simple porte vers l’Angleterre, Calais commence à retenir ceux qui la traversaient. La destination a totalisé 956 753 nuitées en 2025, en hausse de 10 %. Signe qui ne trompe pas, la taxe de séjour a bondi de 37 %, à 1,04 million d’euros, une progression qui tient autant à une meilleure collecte auprès des plateformes qu’à une montée en gamme. La Ville, qui a déposé sa candidature au titre de capitale européenne du tourisme 2027, attire davantage, en témoigne l’annonce par le groupe néerlandais d’hôtellerie Van der Valk d’un investissement de 52 millions d’euros pour la construction d’un nouvel hôtel quatre-étoiles face à la mer en 2029. Sur le sable, un dragon et un varan de la Compagnie La Machine attirent les foules. Enfants et adultes peuvent se jucher sur ces créatures animatroniques géantes pour faire le tour de la plage. « On sent que la mairie a mis les bouchées doubles, observe Geoffrey, photographe amateur. La ville a voulu redorer son image. Calais souffre d’une mauvaise réputation à cause des afflux de migrants. » Et de pointer un palmier planté non loin de la gare : « Dans dix ans, ce sera une station balnéaire. »
L’envers du décor
Revers de la médaille, à Wimereux, cette popularité touristique grandissante se reflète dans les prix de l’immobilier. La commune a perdu 905 habitants en onze ans, soit 12,6 % de sa population, quand, dans le même temps, les résidences secondaires bondissaient de 59 %, pour atteindre 40,6 % du parc. Le prix médian atteint 4 318 euros le mètre carré, en hausse de 21 % sur cinq ans, soit trois fois plus qu’à Boulogne-sur-Mer, à quelques kilomètres. « Les gens sont contents de savoir que leur bien a triplé en quinze ans, reconnaît Maxime Sagot. Sauf qu’un couple qui gagne bien sa vie a du mal à se loger. Ça devient un peu élitiste d’habiter ici. » « Depuis le Covid, l’offre en meublés a été multipliée par trois. On a désormais plus de lits en meublé qu’en hôtellerie, relève Élisabeth Retaux. Tout notre défi, c’est de regarder ce qui s’est passé dans les stations du sud de la France et d’éviter de reproduire le schéma. » » LIRE AUSSI - Pas de Calais: entre le cap Blanc-Nez et le cap Gris-Nez, un littoral authentique encore préservé À ce sujet, le département veille à l’équilibre entre le développement de l’hébergement touristique et la nécessité de conserver une offre de logement suffisante pour la population locale. La loi Le Meur, les Bâtiments de France et la rareté du foncier contribuent à freiner certains projets. Par exemple, un camping de plus de mille places n’a pu voir le jour pour des raisons environnementales (gestion des déchets, de l’eau). Surtout, la prudence est de mise car derrière l’euphorie liée aux canicules, il y a parfois des trous d’air. À La Villa Conciergerie, le mois de mai s’est soldé par un bond du chiffre d’affaires de 30 %, mais juin par un recul de 24 %. Et, en cette fin juillet, les réservations pour le mois d’août accusent encore un retard de 1,4 % sur les plateformes. « S’il pleut, il n’y a personne », résume-t-on à Pas-de-Calais Tourisme, où l’on rappelle que la réservation de dernière minute est devenue la règle. Dans les Hauts-de-France, le tourisme, qui pèse 8,1 milliards d’euros et 96 184 emplois salariés, tient encore, pour une bonne part, à un bulletin météorologique.