Les nouveaux horizons du Alvin Ailey American Dance Theater

Alvin Ailey American Dance Theater occupe une place à part aux Etats-Unis. Là où nombre de compagnies n'ont pas résisté à la disparition de leur créateur, la troupe d'Alvin Ailey, créée en 1958, continue à porter la bonne parole de son fondateur disparu en 1989. Disposant de son propre lieu à New York, doublé d'une école et d'une compagnie bis, Alvin Ailey American Dance Theater rayonne plus que jamais, mettant en valeur l'esprit de ce pionnier afro-américain. A son dernier passage à Paris, il a ainsi réuni plus de 30.000 spectateurs. « Je crois que ce succès continu est dû à la qualité des productions et des danseurs en plus du sens du spectacle qui nous est propre » témoigne Alicia Graf Mack, nouvelle directrice de l'institution. « L'art d'Alvin Ailey parle aux néophytes comme aux amateurs du ballet ». Chaque soirée de ce double programme se termine par la pièce séminale du chorégraphe, « Revelations ». « Sans doute une des oeuvres les plus données dans le monde », se réjouit Alicia Graf Mack. Dans la salle, certains spectateurs s'agitent en rythme, fredonnent aussi ces chants gospel ou blues. « Ceux-là mêmes qu'Alvin Ailey entendait dans son enfance. » La construction de cette chorégraphie est proche de la perfection. Des effets de bras, comme une vague perpétuelle, ou l'esprit d'un rituel, avec sa gestuelle proche d'une prière. Le final en apothéose passe de la peine à la libération. Une réussite évoquant la force de la communauté comme les racines d'un peuple. On se demande ce qu'Ailey penserait de l'Amérique actuelle toujours plus divisée. « Revelations » est, à sa manière, un message d'espoir.
Deux courtes créations
Ce « tube » conclut un programme de nouveautés inédites en Europe proposé en regard de la soirée « Legacy » avec des classiques du maître. En ouverture, Alicia Graf Mack, ancienne danseuse de la troupe, a choisi une création de Medhi Walerski, directeur en vue du Ballet BC au Canada. « Blink of an Eye », commande à l'origine du Nederland Dans Theater, fait l'effet d'une explosion de plaisirs. Sur la musique de Bach, les solistes font de leur virtuosité un langage commun. Il y a un effet réaction en chaîne, un courant continu de danse avec envol et pas de deux. « Une pierre précieuse dont chaque facette est merveilleusement façonnée », dira joliment Alicia Graf Mack. « Many Angels », du vétéran américain Lar Lubovitch, n'a, hélas, pas une force comparable. Dans une veine néoclassique un rien datée, les interprètes font leur possible pour donner une « épaisseur » à la chose. On a connu utilisation plus inspirée de l'Adagietto de Gustav Mahler. Deux courtes créations complètent heureusement ce programme. « Song of the Anchorite » est dû à Jamar Roberts, danseur du Alvin Ailey American Dance Theater devenu chorégraphe. Partant de photographies du solo « Hermit Songs », oeuvre de 1961 d'Ailey, Roberts livre une méditation en mouvement. Hommage à distance, notamment interprété par le Français Yannick Lebrun, cette « chanson » a le charme diffus des souvenirs. « A Case of You », duo extrait d'une pièce de Judith Jamison, star de la compagnie récemment disparue, est un jeu amoureux sur la voix de Diana Krall. Le couple se tient à distance, chacun rôde l'un autour de l'autre, puis s'abandonne. La facilité avec laquelle la paire de solistes entre dans ces rôles procure un frisson au public. On aimerait que ce pas de deux sensuel n'en finisse pas. Alvin Ailey American Dance Theater prouve qu'il est tourné vers un futur dansé, pas seulement sur un répertoire éprouvé.