« Le plus difficile serait de trouver un groupe français qui n'y est pas » : Emmanuel Macron en visite d'Etat à Madrid pour renforcer encore les liens avec l'Espagne

Par Cécile Thibaud
Emmanuel Macron se rend ce mardi à Madrid pour deux jours de visite d'Etat. C'est le premier voyage de ce niveau en Espagne pour un président de la République, depuis celui de Nicolas Sarkozy en 2009, même si de nombreuses réunions bilatérales ont eu lieu entre-temps. Il sera accueilli par le roi Felipe VI, qui lui remettra la décoration de l'ordre d'Isabelle la Catholique et offrira un dîner en son honneur au palais royal. En marge des réceptions fastueuses, Emmanuel Macron s'entretiendra avec le Premier ministre, Pedro Sanchez, et rencontrera des acteurs économiques de la communauté française. Sa visite vise en effet à mettre en évidence la force du lien entre les deux pays, unis à la fois par une grande proximité sur les enjeux européens et par d'étroites relations économiques. Les chiffres parlent d'eux-mêmes, avec 90 milliards d'euros d'échanges de biens l'an dernier. Le forum économique franco-espagnol, auquel assistera mercredi le président de la République, devrait en confirmer l'ampleur. On décompte quelque 4.000 filiales d'entreprises françaises implantées au sud des Pyrénées, dans des secteurs comme l'énergie, les télécommunications, la grande distribution, les assurances ou la banque, entre autres. « Le plus difficile serait de trouver un groupe qui n'y est pas », plaisante-t-on régulièrement du côté des chambres de commerce.
« Les rapports de force ont bougé »
A cette présence des grands acteurs s'ajoutent les intérêts de nombreuses PME du Sud-Ouest surtout, qui s'approchent en voisins pour développer leurs activités et tisser des liens transfrontaliers. En ce sens, on souligne du côté de l'Elysée la volonté de « rehausser » avec ce voyage la force et « l'intimité » d'une relation « dense et évidente », tant dans le domaine économique que culturel et social. Il s'agit d'entretenir les liens avec « un grand voisin, grand ami et grand allié ». « Les circonstances ont bien changé depuis la visite d'Etat de Nicolas Sarkozy, tandis que l'Espagne s'enfonçait dans la crise, aujourd'hui les rapports de force ont bougé », constate Jorge Tamames, chercheur en économie politique de l'Institut royal Elcano de relations internationales. On oublie en effet à quel point, par le passé, l'Espagne a pu souffrir d'un manque de considération depuis Paris, dans une relation souvent perçue comme trop déséquilibrée en faveur de l'Hexagone. « Ces dernières années, l'intérêt est allé croissant et le regard n'est plus le même depuis la France », note le chercheur. L'Espagne, avec une croissance attendue de 2,6 % cette année, s'affirme comme la plus dynamique des grandes économies de la zone euro, avec en particulier une montée en puissance des investissements dans les domaines liés à la transition écologique, qui mettent à profit le fort déploiement des renouvelables.
Interconnexions énergétiques
Dernière preuve en date, la décision de Renault de faire de ses sites ibériques un grand pôle de ses développements en matière de mobilité durable, avec l'investissement de 600 millions d'euros pour la mise en fabrication de cinq nouveaux modèles hybrides et électriques, ainsi qu'une nouvelle ligne d'assemblage de batteries pour véhicules électriques. Ou encore la forte implication de Veolia, qui va déployer un milliard d'euros d'investissements dans le pays d'ici à 2030, en matière de gestion des eaux et de revalorisation énergétique des déchets. Ou celle d'Engie, dont la filiale Districlima vient d'inaugurer, à Barcelone, une nouvelle centrale de climatisation urbaine à partir d'eau de mer qui permettra d'équiper les bâtiments publics de la ville en réduisant de 90 % la consommation d'énergie fossile. En parallèle, les grands projets d'interconnexions énergétiques suivent leur cours. C'est sans doute le dossier le plus épineux des relations entre les deux pays, alors que Madrid réclame régulièrement une meilleure implication de Paris dans le désenclavement de la péninsule Ibérique afin de la connecter au réseau énergétique européen. Mais cette fois les nouvelles sont bonnes. En août dernier, le déroulé des câbles sous-marins, qui vont courir sur quelque 276 kilomètres sous l'eau pour une nouvelle connexion électrique entre Bilbao et Bordeaux, a débuté. Autre exemple, l'avancée en phase d'ingénierie détaillée du futur hydrogénoduc BarMar, qui permettra de transporter de l'énergie décarbonée entre Barcelone et Marseille. Le projet offrira une grande porte d'accès vers le marché européen pour la production renouvelable espagnole, qui a acquis d'autant plus de relief depuis le début de la guerre en Ukraine.
Donner réalité au traité d'amitié franco-espagnol
Mais la visite d'Emmanuel Macron vient surtout donner réalité au traité d'amitié franco-espagnol. Signé en grande pompe à Barcelone le 19 janvier 2023, il a été bloqué depuis lors, au Parlement espagnol, par l'opposition de droite qui n'a surtout pas voulu laisser le Premier ministre socialiste, Pedro Sanchez, s'accorder la médaille de ce rapprochement pourtant tellement désiré. « C'est une situation absurde, il s'agit du premier grand traité international rejeté et il concerne la relation avec notre principal voisin et partenaire économique », décrit Jorge Tamames. En dépit de ces contretemps, il reste indéniable, selon lui, que l'Espagne a trouvé sa place sur la scène européenne. « Après des années comme acteur de second plan, elle a gagné une voix propre au sein de l'UE », note le chercheur en rappelant que depuis l'arrivée au pouvoir de Pedro Sanchez, en 2018, Madrid a en effet affirmé plus facilement ses positions. L'Espagne a pris le risque de se démarquer de la France ou de l'Allemagne qu'elle avait coutume de suivre sans discussion. Elle s'est ainsi opposée en solitaire aux 5 % de dépenses en défense prévues par l'Otan, et n'a pas attendu pour marquer clairement son refus de valider les actions militaires du gouvernement Trump en Iran en posant son veto à l'usage des bases américaines sur sol espagnol.