Revue de presse

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La réindustrialisation sous Macron : "La dimension territoriale est le grand impensé des politiques industrielles"

marianne.net · 03/08/2026 · ← revue

Le haut fonctionnaire Louis-Samuel Pilcer a créé un collectif d’élus locaux pour promouvoir une réindustrialisation par le bas. Il explique son projet à « Marianne ». « La France a une formidable page de réindustrialisation à écrire », a déclaré Emmanuel Macron le 8 juin dernier, pour vanter les succès de l’usine Goodyear d’Amiens, qui fabrique des pneumatiques pour l’industrie automobile. Mais son bilan est en demi-teinte : pour le haut fonctionnaire Louis-Samuel Pilcer, l’exécutif s’est focalisé sur les grands projets, alors que l’essentiel du potentiel de réindustrialisation réside dans le tissu local de PME et d’ETI. Dans le but de porter cet enjeu aux élections (présidentielle puis législatives) de 2027, il lance un collectif baptisé « Territoires de la réindustrialisation », qui fédère notamment des élus locaux, dont le maire de Dunkerque (Nord) Patrice Vergriete, le maire de Morlaix (Finistère) Jean-Paul Vermot, et la maire de Decize (Nièvre) Justine Guyot. Leur principale proposition est de créer un fonds doté d’un milliard d’euros par an pour accompagner des projets d’investissement locaux. Marianne : Vous lancez avec des élus un collectif qui appelle à réindustrialiser à partir des territoires. Avez-vous des exemples de recettes qui fonctionnent au niveau local ? Louis-Samuel Pilcer : L’idée m’est venue lors d’un échange avec Patrice Vergriete, l’un des membres fondateurs de ce collectif transpartisan. Lorsqu’il devient maire de Dunkerque en 2014, le territoire est en décrochage. Pour inverser cette dynamique, il lance des États généraux de l’emploi local pour identifier les besoins des industriels. Des investissements ciblés, notamment dans les infrastructures et le foncier, ont permis d’accueillir Verkor, Orano et tout un écosystème lié à la transition écologique. L’attractivité ne consiste pas seulement à attirer une entreprise, mais à construire un écosystème de filières. La formation est un autre levier, qui par exemple s’est révélé essentiel dans le développement de la filière nucléaire à Chalon-sur-Saône. L'Agence nationale pour la formation professionnelle (AFPA) envisage de fermer plusieurs centres dans les territoires, c’est inquiétant. Il est essentiel que l'État continue à soutenir la formation. Quel rôle aura votre collectif auprès des élus locaux ? Ce collectif transpartisan vise à proposer des recettes de bon sens et d’intérêt général. Sa vocation est de mutualiser le savoir-faire des élus qui réussissent, afin de permettre à d'autres territoires de sortir, eux aussi, de la spirale de décrochage. Il portera des positions communes au niveau national, notamment en vue de l’élection présidentielle. La France a besoin de continuité dans ses politiques de reconstruction industrielle. Le « stop and go » est délétère. Il faut une vision de long terme, partagée. Les politiques de réindustrialisation doivent mieux prendre en compte la dimension territoriale, qui est, à mes yeux, le grand impensé des politiques industrielles de ces dernières années. Il y a aussi un enjeu budgétaire. L'an dernier, la loi de finances a fait peser un effort disproportionné sur les territoires industriels, en supprimant certains mécanismes de compensation. Cela ne doit pas se reproduire. Vous rappelez que l’économie française repose aussi sur les PME et les ETI... C’est essentiel. Depuis la crise du Covid, les politiques industrielles ont privilégié les grands projets. On peut penser aux gigafactories dans le secteur des batteries électriques. Ces projets sont indispensables, car ils concernent souvent des filières stratégiques de souveraineté. Mais près des deux tiers du potentiel de réindustrialisation proviennent aujourd’hui des investissements dans les PME et ETI. Il faut mieux les accompagner. Lorsque je travaillais au ministère de l’Industrie, nous avons par exemple soutenu la PME Interor, qui fabrique des intrants chimiques. L’extension de son usine lui a permis de développer de nouvelles activités, de recruter et de conquérir de nouveaux marchés. C’est par l’accumulation de ce type d’investissements que nous recréerons les emplois industriels perdus depuis quarante ans. Sous la présidence d’Emmanuel Macron, plusieurs dispositifs ont été mis en place, notamment Territoires d’industrie. Qu’est-ce qui empêche d’aller plus loin ? Ce qui a principalement bloqué, ce sont les budgets. Créé en 2018, le programme Territoires d’industrie a bénéficié d’un fonds d’accélération d’environ 900 millions d’euros dans le cadre du plan de relance. Mais ce guichet a été supprimé, si bien que le dispositif est aujourd’hui vidé de sa substance. Pourtant, le dispositif a amélioré la situation des entreprises, notamment leur taux de marge, et il a contribué à renforcer leurs performances économiques. Autrement dit, le programme allait dans la bonne direction, mais il est resté inachevé. Si nous considérons ces territoires comme les fers de lance de notre effort de réindustrialisation, nous devons leur donner les moyens d’investir. Vous proposez la création d’un fonds doté d’un milliard d’euros par an. Comment serait-il financé ? Il reposerait sur un cofinancement entre l’État, les régions et l’Union européenne. Au regard des 54 milliards d’euros du plan d’investissement France 2030, cet effort reste mesuré. Il ne s’agirait pas de signer un chèque en blanc aux collectivités, mais de financer des projets définis avec l’État : réhabilitation de friches, réseaux de chaleur ou offre de formation. Il faut aussi mieux mobiliser les capitaux privés. Le rapport Letta (du nom de son auteur, l'ex-Premier ministre italien Enrico Letta, et rendu en avril 2024, N.D.L.R.) souligne d'ailleurs que 300 milliards d'euros d'épargne européenne sont investis chaque année hors d'Europe, principalement dans la tech américaine, alors qu'ils pourraient financer nos propres besoins industriels. Le fléchage peut passer par des produits d'épargne réglementés, comme ceux qui ont été créés dans le cadre de la loi Industrie verte. Mais les financements privés ne remplacent pas les financements publics. À Chalon-sur-Saône, par exemple, la collectivité a mobilisé 11 millions d’euros pour réhabiliter l'ancienne friche Kodak, qui est désormais un site industriel prospère.