Emmanuel Macron et le romancier Nicolas Mathieu ...

Par Renaud Honoré, Gabriel Grésillon
Rendez-vous avait été pris avec Nicolas Mathieu dans un café du 14e arrondissement de Paris pour parler des années Macron. Endroit pratique, à deux pas des locaux de sa maison d'édition Actes Sud. Mais aurait-on pu trouver meilleur endroit pour ce voyage dans le temps ? Sur le trottoir, devant l'établissement, il suffit de lever les yeux pour voir la tour Montparnasse dominer le quartier. Là où, en septembre 2016, un jeune mouvement politique nommé En Marche s'installait au 14e étage pour une aventure qui allait mener son leader à l'Elysée. C'était il y a dix ans, une éternité, mais Nicolas Mathieu n'a rien oublié. « Cette campagne présidentielle était folle. Je me retrouve alors déchiré entre les deux France auxquelles j'appartiens, qui se déchirent, celle des mieux lotis, celle de ce qu'on pourrait appeler les élites culturelles aussi, et qui ont en bonne partie voté Macron, et celle plus populaire et provinciale, pas forcément diplômée, dont je suis issu et qui ne lui était pas du tout favorable », se rappelle le romancier, qui navigue toujours entre Paris et Epinal. Quelques mois plus tard, à l'été 2018, il publie son deuxième roman, « Leurs enfants après eux », l'histoire de deux adolescents des années 1990, Anthony et Stéphanie, « la petite bourge et le fils de prolos » : « Pendant la campagne, ces deux mondes se battaient en moi, et je me rends compte que j'ai sublimé ce conflit, au sens psy, avec ce roman. » Une pause, puis l'évidence : « 'Leurs enfants après eux' et 'Connemara' ensuite, de fait, je les ai en partie écrits en fonction de l'événement Macron. »
« France intercalaire »
Certains romanciers marquent leur époque. Après son prix Goncourt en 2018, Nicolas Mathieu a vu ses ventes s'envoler - 1,2 million d'exemplaires au compteur. Sa vie privée princière s'étale désormais sur papier glacé. Ses deux ouvrages parus durant ces deux quinquennats ont eu droit à une adaptation au cinéma. Dans « Leurs enfants après eux », il raconte la colère qui couve dans la « France périphérique » - lui préfère parler de « France intercalaire, celle qui se glisse entre les grandes villes » - et qui flambera avec les « gilets jaunes » quelques mois après la publication du livre. Avec « Connemara » en 2022, le retour d'Hélène dans son Est natal après un burn-out à Paris est aussi une façon de parler des cabinets de conseil, quelques semaines avant la polémique autour de McKinsey. « Ce livre est une critique assez nette, assez cinglante de l'esprit managérial que j'avais vu à l'oeuvre en tant que petite main, cette idéologie qui se vend comme un savoir quasi scientifique, que Macron a porté au pouvoir », attaque l'auteur. A priori, les deux livres ne tendent pas un miroir très flatteur au macronisme. Et pourtant, autour du président, on s'est vite entiché de Nicolas Mathieu. A la rentrée 2018, le romancier reçoit un message de Françoise Nyssen, dont le père a fondé sa maison d'édition et alors ministre de la Culture : ça parle beaucoup de « Nos enfants après eux » dans les allées du pouvoir.
« Stéphanie, c'est moi ! »
Quelques années plus tard, le destin croisé d'Anthony - « le fils de prolos » - et de Stéphanie - « la petite bourge » qui veut s'arracher à sa région d'anciens hauts-fourneaux - fait toujours réagir Benjamin Griveaux : « Stéphanie, c'est moi ! » « Ce livre raconte ma jeunesse passée à Chalon-sur-Saône, une terre industrielle meurtrie. Les baignades l'été dans les cours d'eau, ces petits points de bascule où des choses qui ne sont rien deviennent des drames, je les ai vécus », raconte l'ex-porte-parole du gouvernement, désormais retiré de la politique. Autour du chef de l'Etat, ils sont plusieurs à venir de province, jeunes ambitieux montés à Paris pour rêver en grand. Le stratège Ismaël Emelien vient de Grenoble, le secrétaire général Alexis Kohler a grandi à Strasbourg et la plume Jonathan Guémas est parti de Bédée, en Bretagne, où il jouait au football avec François Letexier, désormais arbitre international. La France décrite dans le livre leur parle. D'autant que ses personnages, traversés de désirs mais qui sont comme pris au piège de leur milieu et de leur ville meurtrie économiquement, parlent une langue familière. « Ce que décrit Nicolas Mathieu, c'est le substrat de notre programme de 2017 » sur l'égalité des chances, assure Jonathan Guémas. En 2016, la « grande marche » organisée par Emmanuel Macron pour sonder le coeur des Français avait fait ressortir une forte demande sur cette question. « La lutte contre l'assignation à résidence, c'est pour nous le point de départ de tout », assure Benjamin Griveaux. Autour du futur chef de l'Etat, on trouve alors beaucoup d'anciens strauss-kahniens biberonnés à cette idée. Stanislas Guerini, futur délégué général de la République en Marche, s'est engagé en politique après avoir lu une note de DSK, « Pour l'égalité réelle », prônant la lutte contre les inégalités à la racine.
Transfuges de classe
Ce questionnement autour d'un ascenseur social en panne a travaillé le pays durant ces dix années de macronisme. Au-delà de Nicolas Mathieu, les transfuges de classe sont devenus une figure récurrente de l'édition (Edouard Louis, Gérald Bronner dans un autre genre…) ou du cinéma (« Partir un jour » par exemple). Avec très souvent des récits doloristes qui semblent dénoncer les impostures de la méritocratie. « Cela dit le changement d'époque et la fin de la mondialisation heureuse. Nous sommes au moment où les rêves se fracassent sur la réalité sociologique, comme au XIXe siècle quand on passe du 'Enrichissez-vous' de Guizot à Zola », estime Sylvain Fort, plume d'Emmanuel Macron en 2017 et qui s'est depuis éloigné. La violence de classe, qui pouvait être ponctuelle, est devenue stroboscopique et permanente.
Jonathan Guémas, ancienne plume d'Emmanuel Macron
Ces tensions sont accentuées par deux phénomènes structurels montés en puissance durant les années Macron. D'abord les réseaux sociaux, qui font que la richesse des uns - les rappeurs, les milliardaires, les influenceurs - saute bien plus à la figure des autres. « La violence de classe, qui pouvait être ponctuelle, est devenue stroboscopique et permanente », estime Jonathan Guémas. Enfin la compétition éducative n'a jamais été aussi forte, générant énormément de frustration. « Aujourd'hui, un jeune sur deux de 25 ans est diplômé de l'enseignement supérieur, contre un sur cinq en 1975. Mais nous n'avons pas deux fois plus d'emplois qualifiés ! Le sentiment de grippage de l'ascenseur social se nourrit du décalage entre les attentes collectives et la réalité du marché du travail », note Clément Beaune, macroniste de la première heure et désormais haut-commissaire au plan. VIDEO - Les jeunes souffrent-ils plus que leurs aînés ? Il suffit de se pencher sur les destinées de faux jumeaux d'Emmanuel Macron et Nicolas Mathieu. Les deux hommes sont de la même génération avec seulement six mois d'écart, tous deux nés en province avec l'ambition de s'élever socialement par les études. Mais quand le premier suit la voie royale de la méritocratie, le second embrasse des études d'histoire et de cinéma. « La seule chose que ça me permet, c'est de gagner au Trivial Pursuit ! Je suis arrivé dans le système académique sans rien connaître des règles, et j'ai longtemps ramé après », se souvient Nicolas Mathieu. Pour que chacun lutte vraiment à armes égales, le macronisme promettait de remettre la société en mouvement. Avec quel bilan ? « En 2000, 40 % des Français s'estimaient déclassés et aujourd'hui on est à 60 %. Emmanuel Macron avait pourtant été élu sur la promesse de réactiver cette promesse républicaine », juge François Miquet Marty, président de la société de conseil Les Temps Nouveaux.
Vision trop individualiste
Au sein des troupes présidentielles, on rappelle les mesures prises : développement massif de l'apprentissage, division par deux des effectifs en CP et CE1 en zone REP. « Les ordonnances travail et une partie de la politique de l'offre, c'était aussi pour permettre aux outsiders de rentrer plus facilement sur le marché du travail », défend Sibeth Ndiaye, ancienne porte-parole du gouvernement. Mais tout le monde convient que le compte n'y est pas. « Nous n'avons pas réussi à créer le sentiment que le moteur social était remis en marche. Je regrette qu'on n'ait pas été plus ambitieux sur certains points comme la discrimination en banlieue, avec le testing », admet Clément Beaune. Ce discours extrêmement volontariste sur « l'assignation à résidence » a aussi pu nourrir une partie de la défiance contre le macronisme : pour beaucoup, une vie réussie ne passe pas forcément par une mobilité sociale ou géographique. « On a porté une vision peut-être un peu trop normative et individualiste, l'enjeu est maintenant de redonner du sens au collectif », admet Stanislas Guerini. Ces tensions pour savoir où trouver son bonheur, entre partir ou rester, traversent les romans de Nicolas Mathieu. « Cette expression d'assignation à résidence m'inspire des sentiments mitigés. Certes, il faut un ascenseur social dans une démocratie. Mais j'ai écrit 'Connemara' en réaction à des commentaires de lecteurs de 'Leurs enfants après eux' qui trouvaient que les personnages étaient des ratés car ils restaient dans leur région. Ça m'a heurté », avance Nicolas Mathieu. Lui prépare déjà la suite, son prochain roman prévu au deuxième semestre 2027. De quoi trouver une première boussole pour l'après-Macron.