Bertille Bayart : « Taux, dette, retraite… Peur sur la campagne »

Bertille Bayart : « Taux, dette, retraite… Peur sur la campagne »
CHRONIQUE - La pression financière extrême qui s’exerce sur les comptes du pays va-t-elle pousser les candidats à plus ou moins de démagogie ? Édouard Philippe crante le débat sur les retraites, avec une réforme difficile.
Curieux timing. Édouard Philippe a choisi un jour de mobilisation sociale, mardi, pour lever enfin le voile sur son projet de réforme des retraites. S’agit-il d’une répétition générale de ce qui l’attend l’an prochain, s’il est élu ? Plus signifiant : son annonce intervient le jour où l’Insee a publié les derniers chiffres de la dette française. Celle-ci a atteint fin juin 3 595,5 milliards d’euros, soit 119 % du produit intérieur brut (PIB). Fondamental : les taux d’intérêt continuent de flamber. Déjà plus de 4,8 % pour les obligations de l’État français à 10 ans. Et 1,2 point d’écart (!) avec l’Allemagne. Déjà plus de 2 points de PIB absorbés par la charge d’intérêts. Ce sera 4 points à l’hémistiche du prochain quinquennat. La France n’est pas un pays parmi d’autres, bousculé par la tempête obligataire mondiale ; elle est en première ligne. Exemple frappant, et flippant, avec une table ronde organisée la semaine dernière par l’IIF, qui représente les plus grandes institutions financières mondiales, sur les marchés mondiaux de dette. Qu’il s’agisse des métriques des finances publiques, de l’envolée de la charge de la dette, du problème de financement des retraites dans un contexte de démographie vieillissante, de l’hypothèse d’une crise, ou de la capacité d’intervention des banques centrales, chaque intervenant a pris la France en exemple pour illustrer son propos. Même combat du côté des entreprises : « On a une note de gueule en tant que groupe français », constate un patron du CAC 40 qui voit son cours de Bourse caner en cette rentrée. Il reste traumatisé par une grande conférence d’investissement réunie à Paris début septembre. Les actions françaises ? « Une purée de vomis », a élégamment commenté un investisseur américain. » LIRE AUSSI - Face à une dette en hausse permanente, la France empruntera le montant record de 340 milliards d’euros en 2027 La dégradation rapide de la situation financière du pays, accentuée par l’aggravation de la crise énergétique et la détérioration du paysage géopolitique, fait turbuler les états-majors des candidats à l’élection présidentielle. Quelles promesses peut-on faire aux Français par temps de taux à 5 % si le vent forcit encore ? Le spectre d’une crise financière plane sur la campagne. Tous ceux qui pensent avoir une chance de s’installer à l’Élysée l’an prochain sont menacés, soit de voir leur programme pulvérisé en pleine compétition, soit de voir leur capacité d’action réduite à néant au jour 1 de leur mandat. Il faut donner des gages. Même le Rassemblement national doit retravailler son programme à cette aune. Marine Le Pen s’est convertie à la règle d’or, « un instrument de crédibilité vis-à-vis des marchés », explique Jordan Bardella. La semaine prochaine, elle présentera son plan pour réaliser 125 milliards d’euros d’économies en cinq ans. Reste le problème de la réforme des retraites. La candidate RN campe sur son projet de retour à un âge légal de 62 ans, et même de 60 ans pour ceux qui ont commencé tôt. Elle a estimé fin août devant les patrons incrédules le coût de sa réforme, par rapport à la situation existante, à 9 milliards d’euros. « C’est un choix de société », a-t-elle lancé, pour couper court aux débats de chiffres. Elle n’y échappera pas. « Le système actuel n’est pas soutenable », confiait la semaine dernière, avant la tourmente mediapartesque, Jordan Bardella. Son objectif à lui est de ramener l’addition « à zéro », notamment en s’assurant que les 43 annuités nécessaires pour atteindre le taux sont effectivement et pleinement cotisées. Mais même agrémenté de savants calculs qui chercheront à démontrer que les incitations à l’emploi ramèneront des cotisations dans les caisses, même recouvert d’un vernis de sérieux budgétaire, le projet du RN reste à contresens par rapport à l’évolution de la démographie et aux réformes entreprises dans tous les pays comparables. Il ne trompera aucun de nos créanciers. De son côté, Édouard Philippe a rempli son rôle dans la campagne présidentielle : il lui revenait de placer le curseur haut sur l’échelle des propositions de réforme des retraites. Ce sera, progressivement, 65 ans - et pas 67 ans, selon le chiffre qui circulait depuis deux ans - assorti d’un allongement à 45 ans de la durée de cotisation. Beaucoup de salé. Un peu de sucré, avec des dispositifs, notamment de pénibilité, qui pourraient concerner un tiers des Français. Édouard Philippe n’a pas édulcoré son projet. « Il n’y a pas tromperie sur la marchandise, le programme et le candidat sont alignés », dit un de ses proches. Sa réforme enfin sur la table lui permet de flinguer les autres. Celle du RN, « farfelue », « une folie ». Celle de Gabriel Attal, avec un régime universel sans âge légal, « inefficace ». Celle de Bruno Retailleau, « injuste ». » LIRE AUSSI - Mesures d’économie, fiscalité, contribution des retraités et des entreprises… Ce que l’on sait du budget 2027 L’hypothèse - « pas théorique », selon l’ancien premier ministre - d’une crise financière l’aidera-t-elle à surmonter l’obstacle de l’impopularité d’une réforme des retraites exigeante ? Édouard Philippe dédramatise : « On en revient finalement à ce qui existait avant 1983 ; et depuis, nous avons gagné huit années d’espérance de vie. » Pour tous les candidats, la réforme des retraites aura valeur de test de crédibilité. Beaucoup de temps de campagne y sera consacré. Soit. Le comble est que cette réforme est, de tout ce qui est nécessaire pour redresser les comptes du pays, la plus simple. Ses effets sur les comptes sont mécaniques, et le rendement budgétaire à la fois certain et important. Il est temps que la France, surtout la France, se rende à cette évidence. Et, souhaite à raison Édouard Philippe, « qu’on puisse passer à autre chose ». Dans son cas, aborder des thèmes plus fédérateurs pour ne pas finir, comme le dit un de ses soutiens, « en candidat du devoir conjugal ».