Acculé par les violences, Emmanuel Macron tente la désescalade

Par Isabelle Ficek
Il était impossible pour l'exécutif de rester plus longtemps sans s'adresser aux Français après les multiples scènes de chaos samedi qui ont stupéfié en France et dans le monde entier. Signe de la gravité de la situation, ce n'est pas le Premier ministre, Sébastien Lecornu, mais Emmanuel Macron qui s'est adressé aux Français dans une allocution de moins de 10 minutes à 20 heures. Exprimant de la « colère » et de la « honte », le président de la République a pointé « l'extrême gravité » des actions de « factieux de groupuscules d'ultragauche rejoints par des délinquants ». Il a exprimé son soutien aux forces de l'ordre - mais n'a pas caché une faille dans le renseignement et l'anticipation. Il a tenté de rassurer les commerçants, en promettant que le gouvernement mobiliserait « les aides les plus rapides ».
« Construire des solutions ensemble »
Le chef de l'Etat a aussi promis la plus grande fermeté dans les suites judiciaires. « Ceux qui ont détruit doivent payer, ceux qui ont pillé doivent rembourser, ceux qui ont essayé de faire tomber la République auront à en répondre. » Il a d'ailleurs invité tous les partis politiques et organisations professionnelles à condamner les violences sans ambiguïté : « Le pays n'a pas besoin d'escalade mais de calme. » Sur le pouvoir d'achat, il a rappelé son action autour des carburants et pour la jeunesse, assuré que le Premier ministre allait réunir toutes les parties pour « construire des solutions ensemble ». Le Premier ministre doit ainsi réunir les partis, mais aussi les syndicats, les collectivités et les parlementaires, a annoncé le chef de l'Etat. Encore faut-il qu'ils répondent présents… « Si nous allons à Matignon, ce sera pour travailler à des solutions aux crises sociale, environnementale et démocratique. Pas pour un conseil de discipline », a réagi l'écologiste Marine Tondelier. Enfin, alors que le candidat LR Bruno Retailleau demandait l'état d'urgence, Emmanuel Macron a indiqué que pour protéger « nos villes », les préfets pourront prendre « toutes actions nécessaires et par tous moyens ». Sous-entendu l'interdiction de manifestations, de rassemblements dans des zones commerciales, ou encore la mise en place de couvre-feu ou de zones de fouilles. Bruno Retailleau a d'ailleurs jugé l'intervention du chef de l'Etat « très inquiétante ». « Le président apparaît totalement dépassé », a-t-il écrit sur X, demandant à nouveau l'état d'urgence. A six mois de la présidentielle, Emmanuel Macron, qui a souhaité une « belle présidentielle », a appelé à trancher les choix par le débat et pas dans la rue par les violences… Le Premier ministre doit à nouveau participer à une cellule interministérielle de crise lundi matin pour donner suite.
Une « polycrise »
Pas sûr que cela fasse beaucoup baisser la forte pression sur l'exécutif, soumis à une « polycrise », du mot même d'un conseiller du chef de l'Etat. Une crise politique qui couve en permanence depuis la dissolution, une crise des finances publiques avec un pays endetté jusqu'au cou et sans marge de manoeuvre, une crise sociale qui couve elle aussi avec des prix des carburants, de l'énergie, alimentaires, qui étranglent nombre de Français, et désormais, en marge du mouvement lycéen et des revendications sur la vie chère, une crise sécuritaire. Jeudi, les autorités s'attendaient à 150.000 personnes dans les rues en province et 40.000 à 80.000 manifestants à Paris. Samedi soir, le ministre de l'Intérieur a chiffré la mobilisation à 550.000 personnes dont 110.000 à Paris. Beaucoup plus importante, donc, avec des cortèges qui, pour ceux autorisés, se sont globalement bien passés. Mais la violence qui s'est déchaînée en marge de ces manifestations a largement éclipsé la mobilisation et dominé la journée, avec des exactions, pillages et incendies dans de nombreuses villes de France. A la clé, selon un bilan établi dimanche par le ministère de l'Intérieur, plus de 2.300 interpellations, et près de 1.000 gendarmes, policiers et pompiers blessés. Les violences et pillages ont repris dans Paris dimanche. « C'est le bilan global des 55.000 manifestations des gilets jaunes sur 16 mois… en une seule journée », a lâché un proche du chef de l'Etat auprès de l'AFP.
Risque pour toute la Nation
Les maires de Marseille, Paris et Lyon, très remontés alors qu'ils se sont sentis démunis et abandonnés, doivent être reçus à leur demande par Sébastien Lecornu. Dimanche, l'Association des maires de France (AMF) a appelé à des rassemblements ce lundi à partir de la mi-journée devant toutes les mairies, pointant dans « ces attaques graves contre les institutions démocratiques », « un vrai risque pour toute la Nation ». Aussi, selon une première estimation du président de la Fédération de la grande distribution (FCD) et PDG de Carrefour, Alexandre Bompard, environ 1.500 commerces ont été la cible des violences samedi. « La République doit protéger ses commerçants ! », a-t-il publié sur ses réseaux sociaux. La facture pourrait être de « centaines de millions d'euros ».
« Pouvoir macroniste à bout de souffle »
Cette journée va évidemment marquer la campagne présidentielle. « Tout ce que Lecornu trouve à dire, c'est 'la faute à LFI ' », a raillé Jean-Luc Mélenchon, appelant à mettre fin « au pourrissement ». Chez les Ecologistes, Marine Tondelier, déplorant « un désastre absolu » - un mot qui revenait dimanche dans de nombreuses bouches, quelle que soit la couleur politique - a demandé la démission du ministre de l'Intérieur. Comme le RN. Edouard Philippe a dénoncé sur LCI le « projet de conflictualisation » de LFI. Et avant l'allocution d'Emmanuel Macron, il avait dit espérer « des décisions » et pas « des commentaires ». « Le pays a besoin d'être commandé », avait-il insisté. L'ancien président François Hollande a lui, déploré avec ce « bilan désastreux », de « lourdes conséquences […] pour les libertés […], pour la jeunesse privée de réponses […] et pour l'Etat qui n'a pas été capable d'assurer partout l'ordre public ». « Nous vivons une crise profonde de confiance, d'autorité, qui fait peser une menace sur la démocratie », a regretté du côté du RN Marine Le Pen dans une allocution diffusée sur ses réseaux sociaux avant celle d'Emmanuel Macron, fustigeant un « pouvoir macroniste à bout de souffle, épuisé, désorienté ». « L'ordre n'existe plus en France », a martelé le président du parti d'extrême droite Jordan Bardella, en tournée dans un commissariat. « Lamentable allocution », a-t-il cinglé après l'allocution du président de la République, fustigeant un pouvoir qui « n'a plus rien à dire aux Français. » Commentaire dépité dans l'écurie d'un autre candidat : « On n'a plus qu'à plier les gaules. »