Revue de presse

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Visite du Pape à Paris : au RN, la laïcité cède la place à l’exaltation des « racines chrétiennes de la France »

Le Monde · 26/09/2026 · ← revue

Soudain, une main attrape la manche de Laure Lavalette et arrache à ses pensées la pieuse députée (Rassemblement national, RN) du Var : « Je vais à la messe, tu viens avec moi ? J’ai trouvé une église à 300 mètres. » C’est une matinée de travail pour les parlementaires du parti d’extrême droite, réunis pour la rentrée au palais des congrès du Touquet (Pas-de-Calais), mais l’eurodéputé Alexandre Varaut a tranché : entre la célébration de 11 heures et l’intervention de Renaud Labaye, le secrétaire général du groupe RN à l’Assemblée nationale, c’est Dieu qui l’a emporté. Dans la nef de l’église Sainte-Jeanne-d’Arc – un signe ! –, ces deux incarnations du courant conservateur du mouvement lepéniste croisent quelques collègues ayant aussi préféré le sermon du prêtre local à celui de M. Labaye, lui-même adepte du pèlerinage traditionaliste de Chartres et désormais aux manettes de la quatrième candidature présidentielle de Marine Le Pen. Sans que cela n’influence à ce jour la ligne officielle, les conservateurs catholiques ne se cachent plus au RN, où ils ont fait un retour en force dans les cabinets de Marine Le Pen et du président du parti, Jordan Bardella. L’heure n’est plus à « la chasse aux cathos », se satisfait un élu en référence à l’époque où Florian Philippot, influent bras droit de la cheffe de file du mouvement, parti après la campagne présidentielle de 2017, menait la vie dure à Marion Maréchal et à ses proches. « La vis était bien serrée à une époque, mais aujourd’hui les catholiques sont tellement résiduels que personne n’y voit malice, ce n’est plus un sujet politique », assure un cadre lepéniste. « Il n’y a pas de guerre entre les cathos et ceux qui ne croient pas au ciel, juge pour sa part Alexandre Varaut. On se respecte et tout le monde est d’accord sur le fait que la chrétienté est un élément fondateur de l’identité nationale. » Le député européen, qui incarne à Bruxelles la sensibilité conservatrice du RN, a réservé pour quatre de ses collègues une place en tribunes pour la messe solennelle célébrée à Paris, samedi 26 septembre, par le pape Léon XIV – le Saint-Père chicagoan est davantage apprécié à l’extrême droite que son prédécesseur, François, trop porté selon eux sur la protection des exilés. Marine Le Pen en sera, comme Jordan Bardella et d’autres parlementaires. « Le général de Gaulle assistait à des messes, il ne communiait pas. Je crois que c’est la norme dans la République française, a justifié le député (RN) de la Somme Jean-Philippe Tanguy, mercredi 23 septembre sur la chaîne CNews. La France reste “la fille aînée de l’Eglise”. » Dans les années 2010, Marine Le Pen était intraitable contre les « prières de rue » de la communauté musulmane faute de lieu de culte. Elle promettait qu’en cas d’accession à l’Elysée, « une politique rigoureuse » de respect de la laïcité serait menée : « la rue est un espace public où les religions n’ont pas à s’exprimer », affirmait-elle en 2017. Cette laïcité, marqueur politique de ses premières années à la tête de l’extrême droite, a disparu de son discours. « La laïcité a aussi été [pour Marine Le Pen] une réponse à la religion, pour l’empêcher de s’immiscer dans les affaires temporelles, mais on est loin désormais de la séquence de Jean-Marie Le Pen avec [ses propos sur] les “évêques en col roulé”, explique Renaud Labaye. L’atténuation des attaques d’une partie du milieu catholique contre Marine peut expliquer qu’elle sente moins le besoin d’évoquer la laïcité. » Après son arrivée à la tête du parti, en 2011, elle avait purgé méthodiquement le courant catholique traditionaliste du Front national. Il lui en tient encore rigueur, autant que de n’avoir pas participé au combat contre le mariage pour tous ou d’avoir abandonné sa condamnation de l’interruption volontaire de grossesse (IVG).

Le marathon religieux de Jordan Bardella

Mais la récupération du thème de la laïcité a aussi été une opération politique, souligne Philippe Portier, directeur d’études à l’Ecole pratique des hautes études et spécialiste de la place du religieux dans la politique contemporaine : « La captation du mot s’inscrit dans la stratégie de “respectabilisation” du parti, par la récupération de syntagmes et d’idiomes de la civilisation moderne. Mais le RN opère une double réduction de la laïcité, qui la conduit à n’être qu’un système de privatisation du religieux, au lieu d’une autonomisation des consciences ; et qui la subordonne à une conception culturaliste de la nation, portée par le concept de “racines chrétiennes de la France”. Ceux qui correspondent à l’identité culturelle de la nation ont tous les droits, ceux qui sont considérés comme exogènes deviennent des citoyens de seconde zone. » Longtemps invoquée pour justifier la volonté d’interdire le port du voile dans l’espace public, la laïcité n’est plus mentionnée, notamment parce qu’elle impliquait l’invisibilisation des autres religions. Dans une apparente allusion à la proposition de Marine Le Pen, le pape a, vendredi à l’Elysée, rappelé qu’« une société authentiquement libre n’impose pas l’uniformité, mais protège la diversité des consciences ». « Une juste laïcité ne consiste donc pas à exclure la religion de l’espace public ou de l’éducation », a-t-il souligné. Pendant que la laïcité disparaissait lentement du logiciel lepéniste, les maires d’extrême droite ont fait des « racines chrétiennes » un marqueur de leurs mandats. Les uns en procédant au moment de Noël à des installations des crèches dans leurs mairies, invariablement condamnées en justice – dans sa ville, Julien Sanchez, directeur de campagne de Marine Le Pen, a inauguré la tradition à Beaucaire (Gard) en 2014. Les autres en s’affichant aux messes et processions associées à des fêtes traditionnelles. A Perpignan, Louis Aliot a remis à l’honneur la procession du vendredi saint, dite de la Sanch, a réinstallé Sant Joan au centre du blason de la ville, et vient d’acquérir une réplique de la crèche la plus grande du monde, avec des santons mesurant jusqu’à 18 mètres de haut, pour l’exposer à l’occasion des fêtes de fin d’année. Elu en mars, le maire de Six-Fours (Var), Frédéric Boccaletti, a lui aussi redessiné le logo de la ville en faisant la part belle à la coquille Saint-Jacques, double référence à un seigneur parti en croisades et au pèlerinage de Compostelle. Dans ce Sud-Est, où l’influent évêque traditionaliste Monseigneur Dominique Rey entretenait les meilleures relations avec l’extrême droite, il n’est pas rare d’apercevoir un maire ou un député RN dans une procession ou à la messe. « Cela fait partie de traditions locales, les absout Renaud Labaye. On ne sort du cadre républicain que si on instrumentalise ou utilise ces cérémonies pour faire de la politique. » Ces apparitions étant documentées par un assistant et publiées sur les réseaux sociaux des élus, le caractère politique de la démarche peut être interrogé. L’une des plus assidues aux processions et fêtes catholiques de sa ville, la maire de Menton (Alpes-Maritimes), Alexandra Masson, doit accueillir dimanche Jordan Bardella pour sa seconde messe du week-end, à l’occasion de la fête de la Saint-Michel. Un véritable marathon religieux pour celui qui, bien qu’athée, ne cesse de déclarer sa flamme au catholicisme et multiplie les clins d’œil à l’électorat conservateur. Ce qui fait dire à un élu qui pratique l’un et l’autre : « Marine Le Pen a un vieux fond de culture catholique, mais a du mal à les supporter. Jordan est l’exact inverse : il n’a pas ça dans le bide, mais il a en tête qu’il faut les traiter. » De là à influencer le programme lepéniste, il y a un pas que personne n’ose franchir. Pourtant de retour dans le giron familial, Marion Maréchal n’a pas l’intention de mettre ses convictions sociétales en avant durant la campagne, et se contentera d’un plaidoyer libéral et identitaire. Et au Parlement européen comme à l’Assemblée nationale, les élus les plus conservateurs sont toujours tenus de respecter la ligne politique prudente du RN en matière sociétale. Quand se profile un sujet sensible dans l’Hémicycle, prière aux plus récalcitrants de s’éclipser.