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«Un enfant est un produit de luxe» : au Japon, le difficile choix de la maternité

madame.lefigaro.fr · 02/11/2026 · ← revue

«Un enfant est un produit de luxe» : au Japon, le difficile choix de la maternité Pour avoir pris un congé maternité, l’édile de Yawata, près de Kyoto, a déclenché un débat national. Un véritable combat de fond dont s’empare la jeune génération.

Comment dit-on : « Heureux événement, mais avec des réserves » en japonais ? Lorsqu’elle révéla, en mai, sa grossesse à ses administrés, Shōko Kawata ne s’attendait sans doute qu’à un déluge de félicitations. Maire de Yawata (68 000 habitants, dans la préfecture de Kyoto), elle allait devenir, pour la première fois, à 35 ans, mère – et, à son corps défendant, symbole. En 2024, « sa » cité a enregistré 531 décès de plus que de naissances. Quel signal plus encourageant pour la ville qui, à l’instar de tout le pays, perd chaque année des habitants ? Voilà près de dix-neuf ans maintenant que les décès dépassent annuellement les naissances au Japon, et à Tokyo, l’indice de fécondité est même passé sous la barre symbolique d’un enfant par femme. Quel meilleur signal d’équilibre entre vie privée et vie professionnelle pouvait-elle envoyer ? Les choses se compliquèrent lorsque la maire annonça prendre un congé maternité. Une première nationale, selon les médias locaux. Une partie de l’opinion y vit un abandon de poste. « Je ressens un grand malaise face au fait qu’une personne occupant une fonction publique prenne un congé aussi long », tweeta ainsi Toshio Tamogami, figure du camp conservateur. Maire ou mère, il faudrait choisir. Pour comprendre l’émoi, il faut remonter les chaînes qui attachent une Japonaise au foyer. « Notre modèle familial, patriarcal, est né au XIXe siècle pour former soldats et ouvriers. La femme, juridiquement incapable, entrait dans le foyer du mari en l’épousant », rappelle Kumiko Nemoto, professeure de sociologie à l’Université Senshu. Elle est « à la maison », jusque dans l’étymologie : le caractère de fiancée, qui se dit yome, est composé des radicaux « femme » et « maison » ; un mari appelle son épouse « dans la maison », kanai, quand il l’évoque devant les autres. Par défaut, une femme sera si possible au foyer, si possible mère, si possible d’un fils. Ce modèle a évidemment beaucoup évolué, mais il reste très valorisé socialement. « La plupart des hommes politiques ont une femme au foyer et plus de 70 ans. Ils ne vont pas se remettre en cause », pose Kumiko Nemoto.

“Un enfant est un produit de luxe”

Certes, jamais autant de femmes n’ont travaillé. Le gouvernement se targue du taux très élevé d’emploi des Japonaises (82 % pour les 25-44 ans). Mais personne ne les envie : dans le dernier classement (Global Gender Gap Report de 2026) du Forum économique mondial sur l’égalité des genres, l’archipel émarge 117e sur 145 pays, (très) loin derrière les autres pays du G7, et antépénultième en Asie. En termes d’écart salarial, les Japonaises figurent parmi les pires de l’OCDE (- 22 %). « Au Japon, 80 % des hommes ont un emploi stable, contre 40 % des femmes. Et 70 % des emplois précaires sont occupés par les femmes », déplore Kumiko Nemoto. Elles demeurent des supplétives d’une population active largement dominée par les hommes. On en voit même de plus en plus, parfois à l’âge de la retraite, accomplir des travaux de force, apanage naturel des hommes (déménageuses, taxis, livreuses…). » LIRE AUSSI - Pourquoi les Japonaises ne font-elles plus de bébés ? L’État leur apporte un soutien ambigu : il rembourse (en partie) l’accouchement, crée des places en crèche, mais maintient un « mur fiscal » pénalisant au-delà d’un revenu mensuel modeste (100 000 yens, soit 564 euros), qui décourage les femmes de faire carrière. Conséquence ? « Une jeune Japonaise, typiquement, a peur d’être enceinte. Sa situation est précaire, à moins de travailler dans une grande entreprise. En ce sens, la maternité est à deux vitesses ici », cingle Hiroko Takeda, professeure de science politique à l’université de Nagoya. « Dans le Japon d’aujourd’hui, un enfant est un produit de luxe », plaisante amèrement Mari Miura, également professeure de science politique (à l’université Sophia, à Tokyo) et spécialiste des études de genre. Selon l’institut démographique IPSS, 28 % des Japonaises quinquas n’ont pas d’enfant, contre 12 % des septuagénaires.

“J’osais suggérer un accouchement sous péridurale…”

Certaines femmes percent le symbolique plafond de verre. La présidente de la centrale syndicale Rengo, première du pays, est une femme. Femme aussi, la présidente de l’avionneur national JAL. Femme enfin, bien sûr, la première ministre du moment. Mais elles s’élèvent souvent au prix de leur maternité. La première ministre Sanae Takaichi, sans enfant, est à cet égard emblématique. Une dirigeante comme la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen (sept enfants) reste inconcevable. Pourquoi ? Parce que la loyauté respective exigée par l’entreprise ou le foyer souffre difficilement le compromis. Les longues heures de travail, la camaraderie entre collègues, la brièveté des congés requièrent un engagement constant. « Les grandes entreprises peuvent faire beaucoup plus pour les femmes. Elles doivent déjà améliorer les conditions de travail des hommes », pointe Hiroko Takeda. Symétriquement, la maternité puis l’éducation des enfants demandent un même niveau d’abnégation. Ainsi du mythe de l’accouchement douloureux par vertu. « Quand j’étais enceinte, une puéricultrice m’a sermonnée car j’osais suggérer un accouchement sous péridurale », se souvient Mari Miura. Ainsi de la croyance populaire voulant qu’une jeune « bonne » mère doit être présente pendant les trois premières années de son bébé. Ainsi de l’enrôlement dans les associations de parent(e)s d’élèves, qui quadrillent le système scolaire, enrégimentant les mamans dans une routine du lundi au dimanche. Un sacerdoce, en somme, incompatible avec un travail. Surtout éprouvant. « Nous avons interrogé 559 infirmières : 28 % de leurs grossesses avaient débouché sur une fausse couche. Le congé maternité minimum prénaissance, non obligatoire, n’est que de six semaines au Japon. Les horaires de l’hôpital, jour et nuit, en situation de sous-emploi, les épuisent », se désole Ritsu Takagi, en charge de l’égalité des genres pour la centrale syndicale Zenroren.

“La jeune génération veut des droits. Mais elle n’a pas le pouvoir”

Et demain ? Dans son bureau, Mari Miura explique : « La jeune génération est au fait des idées féministes. Elle veut des droits. Mais elle n’a pas le pouvoir. » Les entreprises, face à un pool de diplômées restreint, s’efforcent de les attirer en améliorant leurs conditions de travail. « 47,7 % de nos femmes cadres ont des enfants. Nous offrons divers programmes de congé maternité pour aider nos employées à poursuivre leur carrière quelle que soit leur vie personnelle », explique une porte-parole de Ricoh, entreprise en pointe sur le sujet. Mais c’est tout l’univers du travail qui devrait être revu. « J’entends parfois que les jeunes femmes n’ont pas d’ambition. En réalité, elles n’ont simplement pas l’ambition de bûcher des nuits entières ! », souligne Kumiko Nemoto. Le cas de Kana Fukuma est exemplaire. Cette championne de shōgi, variante japonaise du jeu d’échecs, demanda l’an dernier le report d’un match de tournoi à quelques semaines de son accouchement. Sa fédération (pourtant présidée par une femme) refusa et durcit l’interdiction de concourir aux femmes à un stade avancé de grossesse. Devant le tollé, ladite fédération est revenue sur l’interdiction et autorise des aménagements dans certains cas. « J’espère que la société va devenir un lieu où nous pouvons travailler, être enceintes, et enfanter », a plaidé Kana Fukuma en conférence de presse. Le 15 septembre, Shōko Kawata a accouché. Concilier maternité et carrière ? « J’espère montrer que c’est possible », confie-t-elle sur le site de la mairie. Elle sera de retour fin novembre à son poste. Maire et mère.