Revue de presse

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« Si tu réalises que tu risques de ne pas être élu, tu tues » : l'Afrique du ...

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En Afrique du Sud, des élections municipales sont prévues en novembre et la route qui y mène est déjà jonchée de cadavres. Depuis le début de l’année, selon le site d’information sud-africain News24, seize membres de partis politiques, principalement des conseillers municipaux, ont été tués par balles. Ce décompte macabre s’est accéléré à la fin du mois de juin lorsque, en l’espace de huit jours, le parti Umkhonto we Sizwe (« Le fer de lance de la nation », MK), formation de l’ancien président Jacob Zuma et principale force d’opposition, a perdu neuf de ses militants. Trois femmes ont notamment été assassinées, à Ndwedwe, un village situé sur les hauteurs de Durban, le grand port de l’océan Indien, alors qu’elles revenaient d’un meeting de leur parti. Deux candidats issus d’autres formations, l’un de l’ANC, le parti de feu Nelson Mandela, et l’autre de l’Alliance démocratique (DA), son partenaire dans la coalition au pouvoir présidée par Cyril Ramaphosa, ont aussi été abattus, respectivement dans la région de Port Elizabeth (sud-est) et dans la ville du Cap (sud-ouest). Le 28 juin, la une de News24 était barrée d’un titre glacial, emblématique des failles béantes de l’ordre post-apartheid : « La saison des assassinats politiques est ouverte. » Les experts du Global Initiative against Transnational Organized Crime (GI-TOC), un organisme indépendant, basé à Genève (Suisse), spécialisé dans la lutte contre les réseaux criminels transnationaux, approuvent. Les données recensées par leur bureau de Johannesburg font froid dans le dos, même dans un pays rongé par la violence comme l’Afrique du Sud, où 70 meurtres sont commis en moyenne chaque jour.

Tueurs à la petite semaine

Selon les décomptes de cette organisation, pas moins de 488 assassinats politiques ont été commis entre 2000 et 2023 et, sur ce total, 186 cas ont été enregistrés dans les années électorales. En 2019, année qui combinait scrutin national et provincial, la barre des quarante assassinats a été franchie pour la première fois. « En Afrique du Sud, un siège dans un conseil municipal ou une assemblée est une promesse d’ascenseur social, non seulement parce que c’est un salaire assuré, mais aussi parce que cela donne accès à des réseaux de favoritisme et de corruption, explique Michael McLaggan, chercheur sud-africain du GI-TOC. Cela suscite des convoitises et donc des violences, au sein d’un même parti ou bien entre partis. Les municipales approchant, ce ne serait pas étonnant que l’on assiste à un nouveau pic. » L’épicentre de ce phénomène est le Kwazulu-Natal, la province de Durban, la deuxième plus peuplée du pays après le Gauteng, la région de Johannesburg. C’est là que la majorité des assassinats politiques sont perpétrés. Comme à Ndwedwe, bourgade rurale de 5 000 habitants, les victimes de ce fléau sont souvent de petits élus de terrain, adjoints à la municipalité ou aspirants à l’être, ciblés par des rafales de Kalachnikov tirées par des izinkabi, des tueurs à la petite semaine, payés quelques dizaines ou centaines de milliers de rands (10 000 rands équivalent à 530 euros). « Ce n’est pas une province facile », euphémise Willies Mchunu, un ancien hiérarque de l’ANC, à la barbe grisonnante, qui dirigea le gouvernement du Kwazulu-Natal, avant de rejoindre les rangs du MK, créé par Jacob Zuma en 2024, après sa suspension de l’ANC et sa destitution de la présidence pour corruption. « La culture dominante ici est celle des Zoulous et les Zoulous sont des guerriers, poursuit-il. Aussi loin que je puisse me souvenir, il y a toujours eu des affrontements politiques dans cette région. » Si l’on met à part la guerre anglo-zoulou de 1879, on peut faire remonter la genèse de ces violences à la fin des années 1980, le crépuscule du régime ségrégationniste. Viscéralement hostiles à tout partage du pouvoir avec les Noirs, une poignée d’Afrikaners jusqu’au-boutistes arment en sous-main l’Inkatha, le rival zoulou de l’ANC. Leur objectif est de semer l’anarchie au Kwazulu-Natal et de torpiller toute possibilité de transition démocratique. L’anthropologue Mary de Haas, élégante octogénaire de Durban, est la mémoire vivante de ces années sanglantes. Pour un travail de recherche, elle arpente à l’époque les townships, les banlieues ségréguées des grandes villes, assiste aux mariages, fréquente les shebeens (tavernes clandestines). « Très vite, mes contacts se sont mis à me raconter les attaques dont ils étaient la cible et à appeler au secours, se remémore la dame aux longs cheveux blancs, un châle rouge ajouré sur les épaules. Il n’y avait rien dans la presse, donc j’ai commencé à amasser des informations par moi-même. Mes sources au sein des autorités locales minimisaient, mettaient ces histoires sur le dos des “communistes” et la police locale était de mèche. J’ai compris que l’Inkatha était utilisé pour affaiblir l’ANC. »

Affrontement Zuma-Mbeki

Les attaques du mouvement zoulou, qui se poursuivent après la libération de Nelson Mandela en 1990, mènent à deux massacres, dont les plaies ne sont toujours pas refermées : celui de Boipatong, au sud de Johannesburg (46 morts en juin 1992) et celui de Shobashobane, dans le Kwazulu-Natal (19 morts en décembre 1995). L’assassinat en 1993, dans le Gauteng, du chef du Parti communiste, Chris Hani, icône de la lutte anti-apartheid, par un immigré polonais d’extrême droite, constitue un autre moment d’extrême tension, juste avant le scrutin libérateur d’avril 1994, la première élection multiraciale du pays. S’ensuivent une dizaine d’années moins chaotiques que les observateurs ne le redoutaient, qui coïncident avec une hausse du produit intérieur brut national et l’émergence d’une classe moyenne noire. Sous la présidence de Nelson Mandela puis de Thabo Mbeki, l’ANC, qui s’enorgueillit d’être une « vaste église », parvient à faire cohabiter toutes ses chapelles – libéraux, communistes, nationalistes et panafricanistes – sans trop de remous. Tout change en 2007, l’année du congrès de Polokwane, au cours duquel Thabo Mbeki, qui rêve d’un troisième mandat de président, et Jacob Zuma, qui ambitionne de lui ravir le poste, s’affrontent violemment. Au conflit de personnes, entre le diplômé en économie de l’université de Londres, à l’allure d’intellectuel froid, et l’autodidacte qui se présente en « homme du peuple », s’ajoute une opposition idéologique. Mbeki prône une économie de marché régulée, tandis que Zuma appelle à une redistribution plus radicale des richesses, sous les vivats de ses partisans, qui scandent « Umshi Wani » (« Passe-moi ma mitraillette »), un vieux chant anti-apartheid.

Rivalités intra-ANC

« Ce duel au sommet remporté par Jacob Zuma a infiltré tout le parti, jusqu’aux échelons les plus bas, décrypte Khaya Koko, journaliste d’investigation de News24. Une guerre de factions a émergé qui, sur fond de course pour l’accès aux ressources de l’Etat, a débouché sur une cascade d’assassinats. C’est devenu une culture. Si tu réalises que tu risques de ne pas être élu ou réélu, tu tues. » De fait, selon le GI-TOC, un fort accroissement des violences politiques se produit à partir de 2010 et la majorité de ces cas relèvent de rivalités intra-ANC. Le Kwazulu-Natal, province natale de Jacob Zuma, est sans surprise la plus touchée. Sur les 339 assassinats documentés par l’organisation dans la dernière décennie, 173 ont été commis dans cette région. L’un des plus célèbres est celui de Sindiso Magaqa, le numéro deux de l’organisation de jeunesse de l’ANC, mort en septembre 2017 des blessures infligées dans une fusillade, deux mois plus tôt. Ces violences se nourrissent aussi du crime organisé, dont le Kwazulu-Natal est une plaque tournante. Règlements de compte entre compagnies de minibus, trafic de drogues, contrebande d’armes en provenance du Zimbabwe voisin… « On a vu apparaître un vivier de tueurs à gages bon marché qui, après s’être fait les dents dans les guerres des taxis, offrent leurs services à quiconque veut se débarrasser d’un rival ou d’un gêneur », raconte Michael McLaggan, du GI-TOC. En 2016, pour arrêter le bain de sang, Willies Mchunu, alors premier ministre du Kwazulu-Natal, met sur pied une commission d’enquête indépendante. Elle débouche sur la création d’une unité de police spécialisée, la Political Killings Task Team, qui multiplie les arrestations, à grand renfort de publicité. Mais elle attrape davantage dans ses filets du menu fretin (les tueurs) que des gros poissons (les commanditaires). Et la liste des morts continue de s’allonger. Le 5 décembre 2023, Nhlalayenza Ndlovu, le chef de la majorité municipale d’uMngeni, grosse bourgade des Midlands, les plateaux herbageux qui dominent Durban, est criblé de balles sous les yeux de sa femme et de ses deux enfants. Membre de l’Alliance démocratique, un parti de centre droit jusque-là épargné par les violences, qui avait ravi la mairie à l’ANC deux ans plus tôt, il tentait de s’opposer à la vente illégale de terres d’Etat.

« Violence sur violence »

Dans cette affaire, la justice a pu faire son travail. Les arrestations sont remontées jusqu’à un inkosi (chef tribal), neveu de Jacob Zuma. « Mais c’est une exception, le taux d’élucidation des meurtres est bas, les capacités d’enquête de l’Etat restent faibles », soupire Chris Pappas, le maire (Alliance démocratique) d’uMngeni. Ce trentenaire roux, qui parle couramment zoulou, une exception dans la population blanche sud-africaine, déplore que le Kwazulu-Natal n’ait jamais connu de processus de réconciliation : « C’est violence, sur violence, sur violence. Pour gagner une élection, il est plus simple de tuer son rival que de mener campagne. » Autour de Durban, la campagne des municipales promet d’être électrique. Faut-il voir dans les récents assassinats de membres du MK les prémices d’une guerre fratricide avec l’ANC, qui tient la mairie mais redoute la popularité de son rival dans le Kwazulu-Natal ? Ou bien la formation de Jacob Zuma est-elle gangrenée à son tour par les rivalités intestines ? Chris Pappas, une figure de la province, veut toujours croire dans la démocratie sud-africaine. « La force de notre peuple, sa capacité à dialoguer et à faire front, est ce qui fait tenir notre pays », professe-t-il. Mais depuis la tragédie de 2023, il ne se déplace plus sans deux gardes armés à ses côtés. Et, début juillet, le nouveau chef de la majorité municipale d’uMngeni a reçu à son tour un message de menaces.