Revue de presse

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Propreté à Paris : les « points noirs », réceptacles de la complexité de la ville et des incivilités des habitants

Le Monde · 19/07/2026 · ← revue

La nature a horreur du vide et le Parisien également. « Dès qu’il y a un espace public, mais que l’on ne comprend pas que c’est public ou bien délaissé, les encombrants y sont abandonnés, c’est une question d’appartenance » : ces mots sont ceux d’un responsable d’équipe de propreté de la capitale, cité dans Points noirs. Anomalies récurrentes de propreté, une étude captivante éditée par le Pavillon de l’Arsenal en 2023. Réalisé avec les services propreté de la ville et mené par trois architectes, ce travail a été remis en avant par la Mairie de Paris, qui compte s’appuyer dessus pour éradiquer les lieux de saleté récalcitrants dans les rues, ou « points noirs ». S’il existe depuis vingt ans un service d’enlèvement des encombrants à la demande, gratuit et efficace, force est de constater que les incivilités persistent. En 2019, sur 106 124 tonnes d’encombrants ramassés, un tiers relevait de dépôts sauvages (34 596 tonnes). Un phénomène qui s’est aggravé avec le développement du mobilier bas de gamme, la réduction de la durée de vie des appareils électroménagers et l’évolution générale des modes de consommation. Il devient, au fil des ans, de plus en plus difficile à endiguer. Jusqu’à présent, la Mairie persistait à vouloir régler le problème en comblant ledit point noir par un pot de fleurs géant, des rochers scellés dans le béton ou des tôles métalliques, ce qui a pour conséquence de déplacer le problème. « Cela ne fonctionne pas de résoudre ces problèmes d’une manière binaire, estime Baptiste Potier, l’un des architectes qui ont dirigé l’étude. Il y a une vraie complexité liée à la multiplicité des acteurs, à l’existence de réseaux souterrains, au fait que ces endroits se trouvent à la croisée des contraintes de plusieurs règlements de copropriété, de l’urbanisme, de la voirie… La Mairie avait besoin d’un point de vue extérieur qui dépasse le fonctionnement direction par direction. » « C’est la première fois que l’on sent que ce n’est pas juste un engouement intellectuel, mais qu’il y a une réelle envie de mise en œuvre », salue son associée au sein de l’agence 127af, Deborah Feldman, codirectrice du livre. De leur ouvrage de plus de 300 pages, entre les plans de quartier et les photos de déchets en tout genre, se dégage une certaine poésie du comportement du Parisien, dont les éboueurs sont les premiers témoins. Leur étude s’appuie sur le travail des agents de propreté et sur leur propre cartographie qu’ils réalisent depuis des années. « Cela n’aurait pas pu être fait sans leur générosité. Ce sont eux qui nous ont amenés sur chaque point noir, qui se trouve “quelque part”, mais n’a pas forcément d’adresse postale précise », explique Deborah Feldman, qui rapporte que les agents « ont une anecdote par point noir » et « voient tout des comportements humains ». Un recensement de 1 412 points répartis sur la ville a été effectué, que la ville souhaite ramener à 1 000 en prenant également en compte les remontées des maires d’arrondissement. Dans leur étude, les auteurs les ont classés en différentes typologies d’espace pour mieux les appréhender. S’affirme une dominance des « creux », ces espaces résiduels de quelques mètres créés par les retraits d’alignement entre deux bâtiments, propices aux dépôts sauvages. Des endroits où se développe parfois un usage secondaire lié à la conception même de l’immeuble, comme au 6, rue Jenner, dans le 13e arrondissement. « La façade est en accordéon, donc chaque retrait devient une petite réserve à objets ! Une fois, on y trouve une planche, la fois d’après des gravats, et finalement un lavabo ! », témoigne un chef de secteur cité dans le livre.

Lieux propices

Un chauffeur d’engins s’interroge pareillement sur un autre immeuble, rue Saint-Jacques, dans le 5e, où il « ne comprend pas bien l’intention des constructeurs ». « On a l’impression que c’est pensé pour que les gens puissent jeter leurs déchets tranquillement. On trouve même une plateforme surélevée : plus besoin de se baisser. » Désormais, la Ville assure que la direction de la propreté a un droit de regard sur les nouveaux permis de construire pour éviter ce genre d’effets collatéraux. Sont aussi évoqués les « dispositifs urbains », ou comment un lampadaire, un arbre ou une grille apparaît comme support idéal à un encombrant : rue de la Cure, dans le 16e, « autour de l’arbre centenaire, c’est récurrent », rapporte un chauffeur. « Parfois je refuse de ramasser tellement il y en a. Une fois, je me suis rendu à une adresse : j’avais de quoi remplir trois véhicules sur un seul rendez-vous. » D’autant que l’espèce humaine est grégaire jusque dans ses détritus : « Il a suffi d’une fois, que quelqu’un pose quelque chose, et les gens ont continué à déposer des objets dans cet endroit-là », constatait Olivier Charlec, éboueur à la Ville de Paris, à propos d’un autre point noir, lors de la présentation du livre en mars 2023. Les « angles de rues », où le trottoir s’élargit, sont également exploités, à l’instar de cette zone du boulevard de la Villette, dans le 19e. Un chauffeur raconte : « Au sol, il y a un triangle avec un revêtement différent. Alors, les gens se disent qu’il est permis de jeter à cet endroit-là. » Les Parisiens semblent ainsi justifier leur propre incivilité, tout comme les agents s’entendent parfois dire que si le dépôt sauvage persiste, c’est justement parce qu’il a été remarqué qu’il était nettoyé à chaque fois. Ou encore parce que personne ne revendique la propriété d’une zone – talus, enceintes d’hôpitaux ou murs de soutènement, qui, selon les auteurs, « reçoivent chaque jour des dépôts aux volumes considérables ». D’une manière générale, les espaces à l’abri des regards sont plébiscités ; ce que les auteurs rangent dans les catégories « mur aveugle » ou « impasse ». Parmi les pistes de solutions avancées par les architectes, l’une consiste à visibiliser les lieux, comme dans le passage Louis-Philippe, dans le 11e. « Une des raisons qui expliquent le “succès” de ce point noir est son caractère intime et caché permettant d’y déposer ses encombrants en toute tranquillité », écrivent-ils, proposant alors « d’ouvrir le mur de rez-de-chaussée et d’y installer une baie vitrée [qui] aurait pour conséquence de “mettre à nu” le point noir ». Une réponse simple, mais qui, dans une ville aux mille règles comme Paris, peut nécessiter une révision du plan local d’urbanisme. Dans d’autres cas, la solution peut opportunément croiser les choix politiques de la Mairie, comme rue Froidevaux, dans le 14e : un ancien point noir camouflé entre des parkings et le mur du cimetière du Montparnasse a été éradiqué grâce à l’installation d’une piste cyclable.