Revue de presse

Copie archivée
📄 Copie archivéeAbonné (cookies session)Reformaté pour la lecture — sans pub ni fioriture.Ouvrir l'original ↗

Présidentielle 2027 : à Mayotte, Edouard Philippe promet de « fermer les vannes de l’immigration » à des élus lassés par les promesses

Le Monde · 22/08/2026 · ← revue

Visite incontournable au centre de rétention administrative de Pamandzi pour les étrangers en attente d’expulsion ; rencontres avec les fonctionnaires de la police aux frontières qui font « un travail formidable » ; incursion rapide dans le vaste camp de fortune de Tsoundzou, à Mamoudzou, où sont entassés dans des conditions sanitaires déplorables près de 1 600 migrants venus du continent africain, en quête d’une demande d’asile. A huit mois du scrutin présidentiel et au moment où la campagne s’accélère, Edouard Philippe a choisi comme thématique principale de sa rentrée politique la lutte contre l’immigration illégale. Avec un déplacement à Mayotte, vendredi 21 et samedi 22 août, un département ultramarin qui est confronté à une « crise migratoire exceptionnelle » et qui « mérite des moyens exceptionnels », selon ses mots. Encadré par des policiers municipaux, l’ancien premier ministre, chemise blanche et cravate bleu foncé, le teint hâlé, chemine sous un soleil ardent dans le dédale des baraquements construits avec des bambous, des palettes de bois et des bâches en plastique. Il échange surtout avec des policiers qui lui expliquent comment le camp s’agrandit sans cesse avec de « nouvelles arrivées », et gagne sur la mangrove où s’accumulent aussi des déchets. Les élus mahorais réclament son démantèlement depuis des mois. Pour le candidat du parti Horizons, aucune collectivité française ne se trouve face à « une situation aussi déstabilisante ». Le maire du Havre (Seine-Maritime) refuse toutefois de parler de « submersion migratoire ». Mais le 101e département français est le plus pauvre et est devenu « une île trop petite face un afflux trop puissant », constate-t-il. Le camp de Tsoundzou abrite beaucoup de migrants venus du continent africain. Il cristallise les colères dans cette île de 323 000 habitants dont la moitié de la population est étrangère, et dont une majeure partie est venue des Comores voisines.

Ligne dure

La conclusion d’Edouard Philippe est quasi mécanique : « Il faut fermer la totalité des vannes migratoires. » Sinon l’ancien premier ministre craint que la reconstruction du territoire reste impossible après les ravages subis lors du passage de cyclone Chido le 14 décembre 2025 (40 morts et 41 disparus). Aux yeux du candidat du bloc central, Mayotte n’est en outre pas si éloignée de l’Hexagone et de l’Union européenne (UE). « Mayotte est un peu dans la situation qui a pu être [celle] de la crise migratoire de Ceuta », compare le Normand en référence aux quelque 72 000 migrants d’Afrique du Nord ayant franchi la frontière espagnole les 30 et 31 juillet. Pour Edouard Philippe, il faut donc « faire disparaître cet appel d’air » et signifier « qu’il n’y a pas d’avenir à venir s’installer de façon irrégulière à Mayotte ». « Si nous ne l’interrompons pas, ce mouvement puissant interdit le fonctionnement normal des services publics, comme des écoles et la santé ou encore l’eau », ajoute-t-il. Avant de décliner la totalité de son programme national, le candidat a livré ses propositions pour Mayotte et une ligne dure. Avec des mesures « pour cinq ans » qui sont vivement contestées par les forces de gauche : la suspension du droit du sol et du droit d’asile, celle du regroupement familial… Edouard Philippe promet aussi « plus de surveillance en mer » et un discours sans concession avec les Comores, ces dernières revendiquant toujours une souveraineté sur Mayotte. Il envisage enfin de construire le premier centre de retour en Afrique de l’Est, un dispositif récemment adopté par l’UE pour éloigner les étrangers en situation irrégulière. « Edouard Philippe semble découvrir le drame de la déferlante migratoire à Mayotte », a réagi, sur X, la cheffe de file du Rassemblement national (RN), Marine Le Pen, qui avait réalisé sur place un score de 59,1 % au second tour de la présidentielle de 2022. De son côté, le maire du Havre réfute vouloir « faire le match » à distance contre la candidate du parti d’extrême droite, qui a toujours cherché à entretenir une stature de défenseuse de Mayotte face à « l’abandon » du territoire par les gouvernements successifs.

Appel au « principe de réalité »

Ni surenchère ni « concours de beauté », s’agace M. Philippe quand il est interrogé sur l’accueil bien plus chaleureux et populaire réservé dans l’île à Mme Le Pen qui, à chaque visite, enchaîne les selfies avec ses partisans ou ses admirateurs locaux. Sur X, Jean-Luc Mélenchon a, lui, accusé l’ancien chef du gouvernement d’« exploiter les tensions ». « Cette méthode n’apporte aucune solution. Où en sont les discussions avec les Comores ? », a écrit le candidat de La France insoumise. L’élu normand en a appelé au « principe de réalité » et assume vouloir « aller plus loin » que lorsqu’il était en poste à Matignon. Lors d’un cocktail dans une salle décorée de drapeaux français et de verres tricolores, Edouard Philippe a martelé à une quarantaine d’élus locaux de droite et du centre sa vision pour l’archipel : « Si on ne règle pas la question migratoire, on ne règle rien. » Grâce à ce thème, le maire du Havre espère engranger de précieux soutiens nationaux comme locaux, qui lui permettront, pour la présidentielle, de prendre la tête d’un rassemblement allant de la droite conservatrice au centre. Dans la matinée de samedi, le ralliement annoncé du maire (divers droite) de Sada, Houssamoudine Abdallah, célébré par un accueil populaire avec danses, chants traditionnels, à la façon des grands mariages mahorais – les manzaraka –, a nourri cet espoir. « Ce discours est celui que veulent entendre les Mahorais mais il faudra voir si cela se traduit par du concret », observe, prudent, le président du département-région, Ben Issa Ousseni. Cet élu du parti Les Républicains (LR) se souvient de l’annonce de Gérald Darmanin, alors ministre de l’intérieur, en février 2024, sur la construction d’un rideau de fer maritime avec la promesse de frontières étanches. « Ce n’est pas le cas », tranche, avec un sourire, l’élu mahorais, soutien du candidat de LR, Bruno Retailleau, qui a ironisé sur la difficulté d’Edouard Philippe à pouvoir « se décontaminer du bilan d’Emmanuel Macron ».

Opinion désabusée

Figure historique de LR dans l’île, l’ancien député Mansour Kamardine s’interroge pour sa part tout haut sur les raisons pour lesquelles Edouard Philippe, premier ministre d’Emmanuel Macron entre 2017 et 2020, n’a pas mis en œuvre « ces mesures dynamiques » au moment où Mayotte a connu près de cinq mois de grève et de tensions sur fond de crise sociale et sécuritaire, entre janvier et mai 2018. « Et il n’a pas eu le temps de venir à Mayotte », reproche encore l’ancien élu. Pour la députée de Mayotte Estelle Youssouffa (groupe Libertés, indépendants, outre-mer et territoires), les propositions d’Edouard Philippe sont toutefois jugées « exhaustives et complètes », et elles ont le mérite de « placer Mayotte sur la carte de la présidentielle ». L’élue, qui ne « soutient aucun candidat », attaque avant tout le « bilan consternant » de l’actuel premier ministre, « avec zéro euro pour la reconstruction ». Sébastien Lecornu se rendra dans l’archipel mercredi 26 et jeudi 27 août. Un chassé-croisé suspect aux yeux de Mme Youssouffa pour qui « M. Lecornu marque à la culotte » Edouard Philippe. « Je dis stop au fait que Mayotte serve de décor de carte postale à des règlements de comptes entre macronistes en campagne, insiste la députée. C’est indécent. Les crises sont trop graves ici. » Dans une île où les pics de violences entre bandes et les caillassages de véhicules sont quasi quotidiens, où l’hôpital est saturé, où les coupures d’eau sont fixées quasiment deux jours sur trois, où l’école primaire fonctionne dans certains cas avec des demi-journées, où le réseau routier exigu est congestionné par des bouchons, toute une partie de l’opinion semble désabusée face aux annonces des candidats en campagne ou du gouvernement. Responsable commerciale à Mamoudzou, Adidja (qui n’a pas souhaité donner son nom de famille), 38 ans, décrit « une île à bout de souffle ». Issue d’une « famille de droite », cette mère de famille ne sait pas encore pour qui elle va voter. Choisira-t-elle Edouard Philippe ou Marine Le Pen ? « Il faudra savoir me convaincre, répond aussitôt Adidja qui revient de La Réunion où elle a scolarisé ses deux filles collégiennes par crainte des violences quotidiennes à Mayotte. C’est terrible, ici on ne vit plus. Politiquement, beaucoup de Mahorais se disent que la gauche et la droite n’ont rien changé. Au contraire, la situation se dégrade. C’est pourquoi de plus en plus d’électeurs veulent tenter le diable. »