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« On vit une accélération jamais connue » : à Marseille, la consommation de crack dans la rue fait de plus en plus de ravages, la Ville en appelle à l’Etat

Le Monde · 05/08/2026 · ← revue

Le stock de cinquante pipes à crack a été écoulé en à peine 500 mètres. Comme chaque matin de maraude, Julien Poireau a pourtant chargé son sac à dos « à bloc » pour affronter la demande. Cinq dizaines de « pipeaux », comme il nomme les tuyaux en verre avec embouts en plastique servant à inhaler la drogue, des seringues neuves pour les « injecteurs », des capsules de bicarbonate – moins toxique que l’ammoniaque, majoritairement utilisée par les usagers marseillais pour préparer leur crack –, etc. Autant de matériel de réduction des risques à distribuer à une population dont le nombre explose depuis quelques mois autour de la gare Saint-Charles de Marseille et dans le quartier du Chapitre (1er arrondissement). Vingt minutes après le début de la tournée, le sac est vide. Et Julien Poireau, 53 ans, dont seize de travail de rue avec l’association Nouvelle Aube, qu’il a cofondée, désabusé. « On vit une accélération qu’on n’avait jamais connue et, à part du matériel neuf, on n’a pas grand-chose à proposer », constate-t-il. Selon le premier diagnostic réalisé par les structures locales d’aide aux usagers de drogue, près de 200 personnes consomment du crack en pleine rue à Marseille. « Si l’on intègre les situations de mal-logement et d’habitat instable, on monte à environ 500 personnes », complète Marianne Poisson, coordinatrice du dispositif Tempo, un collectif créé par les associations venant en aide aux personnes atteintes d’addiction. « Ces usagers cumulent absence d’hébergement, rupture des droits, troubles psychiques et difficulté d’accès aux soins », résume Joachim Levy, directeur et cofondateur de Nouvelle Aube. « Une véritable crise humanitaire faisant peser des risques épidémiques », alerte Sophie Camard, la maire (Printemps marseillais, divers gauche) du secteur, dans un courrier adressé à la mi-juillet à la ministre de la santé, Stéphanie Rist. La face sombre d’une ville qui, parallèle troublant, n’a jamais vu autant de touristes sur ses plages et accueille près de sept millions de visiteurs par an. Sous le pont qui porte l’escalier monumental de la gare Saint-Charles, boulevard Voltaire, Mamadou, un Gambien arrivé là il y a quatre mois, récupère quelques « pipeaux ». Il en profite pour se faire soigner une plaie au cou, conséquence d’une rixe au couteau, par Pierluigi Vecchione, l’infirmier de la maraude. « Ça va », lâche, l’air résigné, l’homme, la vingtaine à peine. Le pansement posé, il s’allonge à même le trottoir, au milieu de quelques compagnons originaires, eux aussi, d’Afrique de l’Ouest, et prépare sa pipe. Sur le parking adjacent, une pimpante voiture de location s’arrête. « C’est la livraison », décrypte un membre de la maraude. Plus haut sur le boulevard, Gaël, barbe hirsute et regard flou, mendie au milieu des voitures. Avec sa compagne, il campe face à l’entrée de la gare Saint-Charles. « A l’écart des autres, parce qu’il y a trop de violence », précise-t-il. Julien Poireau l’accompagne depuis longtemps. Il lui laisse ses derniers kits stériles et une brosse à dents. A quelques mètres de là, le ton monte entre une patrouille de police et deux jeunes femmes qui squattent la voiture d’un riverain. « C’est tous les jours comme ça. On n’y arrive plus », lâche le chef de patrouille. La consommation en scène ouverte de « cocaïne basée », du crack « cuisiné » par ses utilisateurs, est signalée au centre de Marseille depuis 2023. Pendant que les opérations « Place nette », campagnes antidrogues lancées en mars 2024, visent les cités des quartiers populaires, les points de deal fleurissent alors autour de la porte d’Aix (3e arrondissement) et dans le quartier Belsunce (1er arrondissement), proposant des doses de cocaïne à 10 euros. Trois ans et un « plan d’action départemental de restauration de la sécurité au quotidien » lancé par la préfecture de police plus tard, le crack est la première drogue utilisée par plus de 60 % des usagers locaux, selon un bilan du dispositif Tempo de mai 2026.

« Tsunami de drogue »

La géographie, elle, fluctue au gré des interventions des forces de l’ordre. La pression sur Belsunce, notamment à travers les larges opérations « Jumbo », que certaines associations dénoncent comme du « harcèlement » et dont la préfecture des Bouches-du-Rhône ne souhaite pas commenter le bilan auprès du Monde, fait remonter les consommateurs vers le « vortex de Saint-Charles », le surnom que certains maraudeurs donnent à la zone. « Les usagers ne disparaissent pas. Ils se déplacent », constate Marianne Poisson. Le campement au pied de la gare est régulièrement évacué, dispersant ses habitués. Une partie se réfugie dans l’étroit tunnel automobile qui mène à l’autoroute, entraînant des fermetures régulières de l’équipement. Le phénomène s’étend à la Plaine (5e arrondissement) et au cours Julien (6e arrondissement), deux zones fréquentées par une population jeune et festive. « Il y a également un retour vers les quartiers nord, à Frais-Vallon ou sur le parking du centre commercial Le Merlan… », complète Joachim Levy. Les points de deal, eux, se montrent plus « mouvants » et s’adaptent à la précarisation accrue des consommateurs, avec des doses de cocaïne à 5 euros. Les associations témoignent aussi d’une féminisation, qui peut atteindre près d’un tiers des personnes accompagnées. Les équipes de rue alertent régulièrement sur la présence de très jeunes femmes, voire d’adolescentes, de pratiques de prostitution « en pleine rue, directement liées au besoin de consommation », « des situations d’emprise », « d’agressions sexuelles ». « Ces filles sont souvent entourées par un groupe. Il est de plus en plus difficile d’amorcer un dialogue avec elles », s’inquiète un historique des maraudes marseillaises qui a souhaité garder l’anonymat. Ces situations intenables, les habitants du Chapitre les vivent quotidiennement. Et tentent de faire entendre leur exaspération à travers plusieurs pétitions. Celle d’Antoine (prénom d’emprunt), lancée le 16 juin, exige « une action publique immédiate et coordonnée » face à ce qu’il appelle le « tsunami de drogue ». Près de 600 personnes l’ont déjà signée, « dont la moitié est du quartier », précise-t-il. En descendant les rues vers le square Labadié, une rotonde dont le cœur est occupé par un parc totalement rénové par la municipalité, il passe devant une jeune femme qui allume sa pipe de crack, assise à l’entrée d’un immeuble. Un camion de CRS est garé de l’autre côté du rond-point. « Le seul endroit où je ne laisse pas mes enfants se balader seuls dans Marseille, c’est leur propre quartier », se désole ce salarié d’une entreprise de loisirs, installé là depuis 2003. Fin mai, le Sleep’In, principal centre d’accueil et d’accompagnement à la réduction des risques installé dans une rue voisine, a fermé. Le site recevait jusqu’à une centaine d’usagers par jour et proposait une quinzaine de places d’hébergement. Son gestionnaire, le géant du secteur social Groupe SOS, a lancé des travaux d’ampleur, après une infestation de rats. « Depuis, la consommation de rue empire. Tous les étés sont chauds, mais, là, on crie à l’aide. La vidéosurveillance ne sert à rien. Les pouvoirs publics se renvoient la responsabilité. C’est un échec pour tout le monde », poursuit Antoine. Lui demande l’ouverture de structures d’hébergement adaptées aux usagers du crack. « Si tu leur donnes un endroit pour vivre, ils pourraient s’en sortir », imagine-t-il. Les associations ont semblé un temps assommées par l’échec des haltes soins addictions, ces salles de consommation supervisée de drogue, abandonnées en 2024 après une levée de boucliers de riverains et un avis négatif du ministère de la santé. Mais, en février 2026, six d’entre elles, accompagnées de Médecins du monde, des hôpitaux de Marseille (AP-HM) et de deux structures spécialisées dans l’accès au logement, ont lancé le projet Tempo. Un front commun face à ce qu’elles définissent comme « l’évolution préoccupante des situations de grande précarité » et l’approche « principalement répressive » des services de l’Etat. Maraudes coordonnées, échanges d’informations et de savoir-faire, réflexions sur un plan global d’actions à proposer aux autorités… « Une expérience à moyens constants, pragmatique et progressive, car on sait que, dans notre secteur, il ne faut pas se projeter trop loin », définit Joachim Levy, un des moteurs de cette nouvelle stratégie. Pour démarrer, Tempo n’a eu besoin que de la prise en charge du poste de sa coordinatrice pour six mois par Médecins du monde. Un contrat sur le point d’être financé pour neuf nouveaux mois par l’agence régionale de santé et la ville de Marseille, à parts égales. Rassurés sur leur capacité à travailler ensemble, les partenaires de Tempo portent un plan plus ambitieux, intégrant réduction des risques, accès aux soins et aux droits, et tranquillité publique. « Paris l’a appelé “plan Crack”. Nous, on aimerait un autre nom », glisse Marianne Poisson. Si l’ouverture d’une halte soins addictions reste un objectif partagé, la priorité est donnée aux solutions d’hébergement provisoire. Deux sites de dix et dix-sept places, portés par des structures membres du dispositif Tempo, doivent ouvrir dans les prochaines semaines, avec l’accord de la municipalité. « C’est la bonne taille. Des petits lieux avec des chambres individuelles. Mais il en faudrait vingt comme ça », concède Joachim Levy, qui espère l’aide de certains logeurs sociaux, comme Marseille Habitat, présidé par l’élu écologiste Amine Kessaci, figure de la lutte contre le narcotrafic et ses conséquences. Conscients que la situation ne « relève plus d’une problématique locale », comme le souligne la maire Sophie Camard, et que Marseille est sous la menace d’une dérive façon « colline du crack » parisienne, élus locaux, militants associatifs et riverains en appellent au gouvernement. Le 28 mai, le maire, Benoît Payan (divers gauche), a écrit au premier ministre, Sébastien Lecornu, pour demander un « plan interministériel spécifique ». Médecins du monde, qui, en avril 2025, a attaqué l’Etat pour inaction sur le dossier des haltes soins addictions, sans conséquence pour l’heure, interpelle aussi le chef du gouvernement. « Combien de temps les Marseillaises et Marseillais devront-ils encore attendre ? », interroge l’association sur ses réseaux sociaux. Pour l’instant, la question n’a reçu aucune réponse.