Revue de presse

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« On assiste à des phénomènes d’emballement, voire de harcèlement contre des journalistes » : les médias alertent sur les violences à leur encontre à l’approche de la présidentielle

Le Monde · 05/11/2026 · ← revue

Au soir du vendredi 30 octobre, une semaine après l’attentat raciste à Trappes et à La Verrière, dans les Yvelines, qui a coûté la vie à une personne et en a blessé sept autres, aucun journaliste de BFM-TV ne se trouvait au milieu de la foule de la cérémonie d’hommage organisée par le maire (Génération.s) de Trappes, Ali Rabeh. « En responsabilité, nous avons choisi de ne pas aller à Trappes, justifie auprès du Monde Fabien Namias, le directeur général de la chaîne d’information en continu. C’est une défaite, et un renoncement qui nous coûte, mais c’était la décision la plus protectrice pour nos équipes. » BFM-TV s’était « préalablement assuré » que la chaîne pourrait techniquement retransmettre le discours du maire, insiste-t-il. Cette scène dit beaucoup de la tension qui entoure le travail des médias en ce début de campagne présidentielle. Six jours plus tôt, le 24 octobre, une équipe de la chaîne s’était fait prendre à partie dans la ville, filmée sur les réseaux sociaux en train d’être exfiltrée. Le même jour, le candidat de La France insoumise à l’élection présidentielle, Jean-Luc Mélenchon, interpellait, en direct, un autre reporter de BFM-TV couvrant à Paris les manifestations pour défendre le pouvoir d’achat et les services publics : « Vous, BFM, commencez à vous calmer sur les remarques racistes de toute sorte, parce que ça commence à bien faire. » Pour les journalistes présents à Trappes à la soirée d’hommage, le 30 octobre, la méfiance contre les médias était palpable. Le maire, Ali Rabeh, a, dans son discours, mis en cause « l’empire Bolloré » mais aussi exhorté les « journalistes libres de ce pays » à « ouvrir les yeux avant qu’il ne soit trop tard » : « Assumez de fermer vos antennes aux racistes condamnés. » Si l’attaque terroriste a, notamment à BFM-TV, provoqué de très vives discussions en interne sur la ligne éditoriale, elle a également fait monter d’un cran encore la défiance que certains politiques entretiennent vis-à-vis de la presse. Depuis plusieurs semaines, les chaînes d’information ne sont pas les seules, en cette campagne électorale, à être confrontées à l’hostilité d’une partie des politiques. Les reporters sur le terrain sont en première ligne. Le 24 octobre, des journalistes de Mediapart ont été invectivés par des militants du Rassemblement national (RN), faisant état de remarques racistes (invitation à « rentrer au bled »), et malmenés par le service d’ordre du parti, lors de son congrès à Orléans. Des reporters de Politis et du Canard enchaîné ont aussi été brutalisés lors de cet événement. Quatorze directions de médias (dont Le Monde) ont pris la plume, dans une tribune, pour demander au RN de « garantir la liberté d’information » après ces « graves violences ». D’autant qu’un mois plus tôt, le 29 septembre, Marine Le Pen avait suggéré à Mediapart d’enfiler un « costard en Kevlar » (utilisé pour les gilets pare-balles), après les révélations du média d’investigation sur les écrits antisémites du président de son parti, Jordan Bardella.

« Climat délétère inédit »

Plusieurs patrons de l’information, représentants de sociétés de journalistes ou simples membres de rédaction déclarent aujourd’hui au Monde « tirer la sonnette d’alarme » sur « un climat délétère, à [s]on sens inédit », selon les mots de Fabien Namias, et soulignent le risque d’un traitement hautement difficile de la campagne de l’élection présidentielle, dont le premier tour doit se dérouler le 18 avril 2027. « Je savais que la campagne serait difficile, confie Philippe Corbé, directeur de l’information de France Télévisions, mais je n’imaginais pas que début novembre nous serions à ce niveau d’ébullition. » « Faire monter la sauce contre tel ou tel média selon le camp politique auquel on appartient est un agent électoral assez puissant », relève, de son côté, Hervé Beroud, à la tête de l’information du groupe M6. L’affrontement se ressent aussi dans les interviews politiques, prolongées par les commentaires et insultes sur X. Après un entretien frontal avec Sarah Knafo, le 28 octobre, à la suite de laquelle l’eurodéputée Reconquête ! a annoncé saisir l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique, le présentateur de la matinale de la radio Franceinfo Simon Le Baron et sa co-intervieweuse Audrey Tison ont été la cible de raids sur le réseau social. « Il y a une bascule, réagit la direction de Radio France. Avant, les médias étaient vus par les équipes des candidats comme des lieux de médiation. Désormais, certains politiques, mais pas tous, nous traitent comme des adversaires. » « On assiste à des phénomènes d’emballement, voire de harcèlement contre des journalistes, spontanés ou organisés », a aussi remarqué, de façon générale, Philippe Corbé, de France Télévisions. Il n’y a pas qu’avec les représentants de Reconquête ! que les relations avec Franceinfo ne sont pas au beau fixe. Mardi 3 novembre, le député (RN) de la Somme Jean-Philippe Tanguy a annulé sa participation à la matinale. Contacté par Le Monde pour en expliciter les motifs, le RN n’a pas donné suite, alors que, neuf jours plus tôt, le 26 octobre, un autre de ses députés, Thomas Ménagé (Loiret), avait publié sur X son mécontentement après une interview sur l’antenne. Une autre annonce d’annulation a agité cette fois la chaîne TF1 : dans un post sur X, le 1er novembre, Jean-Luc Mélenchon a accusé la journaliste Anne-Claire Coudray de reprendre « à son compte les calomnies racistes d’Edouard Philippe », et indiqué qu’il ne se rendrait pas au « 20 heures » de la chaîne le lendemain. Le candidat à la présidentielle d’Horizons avait estimé, sur le plateau, que « la surreprésentation de jeunes issus de l’immigration » dans les violences en marge des manifestations sociales était « patente ». Selon TF1, la venue de Jean-Luc Mélenchon n’était toutefois pas confirmée. Sur X, les esprits s’échauffent. Jordan Bardella a attaqué, le 1er novembre, les « journalistes militants » du Parisien, pour un article sur « le silence gêné » de son parti sur des autocollants pro-RN retrouvés au domicile du suspect de l’attentat de Trappes et de La Verrière. Une heure plus tard, il s’en est pris à Paul Sugy, du Figaro, dans un échange sur la Toussaint. Un proche de Jordan Bardella, l’eurodéputé Pierre-Romain Thionnet avait déjà estimé, le 26 octobre sur le réseau, qu’il fallait « davantage protéger notre démocratie des manœuvres des journalistes et des médias nationaux que des ingérences étrangères ». « L’influence grandissante des réseaux sociaux a encore aggravé » l’agressivité contre les journalistes, constate Hervé Beroud. Fabien Namias dit en appeler à « la responsabilité collective, dans ce contexte social global inflammable du pays ». D’autant qu’en marge des manifestations sociales de ces dernières semaines, les violences à l’encontre des rédactions n’ont pas été que verbales. Pour les médias audiovisuels, recruter des agents de sécurité encadrant les journalistes est une pratique qui s’est banalisée. « Ce qui est nouveau depuis la rentrée, c’est l’aspect massif des situations qui nécessitent une protection pour les reporters sur le terrain », confirme Radio France.

« Logique d’escalade »

Ce qui n’a pas empêché des journalistes de LCI d’être violemment malmenés, à Marseille, samedi 31 octobre. Gérald-Brice Viret, directeur général de Canal+ France, a de son côté partagé sur X le témoignage de Régine Delfour, de sa filiale CNews, prise à partie le même jour, demandant dans son post « une réponse claire et ferme des pouvoirs publics » contre les « violences à l’encontre des rédactions ». Contacté, il n’a toutefois pas souhaité répondre. Des médias se sont interrogés ces dernières semaines à propos du traitement éditorial des manifestations. Lundi 2 novembre, les salariés de BFM-TV se sont d’abord réunis en assemblée générale, avant de dialoguer, pendant deux heures, avec la direction. Comme à l’époque de la crise des « gilets jaunes », un malaise s’instaure entre, d’un côté, les reporters et, de l’autre, les journalistes de plateau. Les reporters, qui lors de cette réunion ont réclamé davantage de temps d’antenne, estiment que certains propos tenus dans les talks de la chaîne par des éditorialistes ou des invités les placeraient en difficulté sur le terrain. « Le plateau focalise la haine de ceux qui ne nous aiment pas », confie un membre de la société des journalistes. Sonia Mabrouk était présente. Que ce soit dans les manifestations ou chez les syndicats de la chaîne, le recrutement à la rentrée de la transfuge de CNews cristallise des critiques. « J’ai l’impression d’être dans “Faites entrer l’accusé” », aurait-elle lancé, selon des témoins. Les syndicats SNJ et CGT de BFM-TV/RMC citaient le nom de la journaliste dans un communiqué du 25 octobre intitulé « Le racisme tue, arrêtons de banaliser l’idéologie d’extrême droite ». Y étaient notamment reprochés des propos tenus sur son plateau par les invités Eric Ciotti (Union des droites pour la République) et Eric Zemmour (Reconquête !). C’est dans ce tempo que Sonia Mabrouk a posté, le 3 novembre sur X, un message de soutien aux « reporters ciblés » forcément scruté en interne : « Procès en racisme partout et pour tous. Ne rien céder aux censeurs en chef qui veulent choisir les invités et les idées sous couvert d’une pluralité hémiplégique (…). » Fabien Namias « récuse fortement toute dérive droitière », et la direction de CMA Media, auquel appartient BFM-TV, a annoncé, le 4 novembre, « la publication mensuelle d’un baromètre du pluralisme » des antennes, « pour rendre compte de la diversité des invités ». Dans cette atmosphère de campagne, un membre de la direction d’un grand média audiovisuel, désireux de garder l’anonymat, relève « la singularité de l’action activiste du groupe Bolloré ». Tout comme la place encore grandissante, sur l’antenne de CNews, des programmes du média d’extrême droite Frontières, qui a fait de la mise en cause du travail de certains journalistes une part de sa ligne éditoriale. Après un micro-trottoir de Frontières devant les locaux du Monde, le 27 octobre, à la suite d’une communication du Parquet national antiterroriste (PNAT) démentant la présence de tracts du RN dans la voiture du suspect de l’attentat de Trappes et de La Verrière (le PNAT annoncera ensuite avoir découvert chez lui une trentaine d’autocollants portant la mention « Vive la France, RN, fier d’être français »), la direction du journal a dénoncé, le 29 octobre, « harcèlement, injures, menaces et provocations » à l’encontre de la rédaction. Ciblant régulièrement l’audiovisuel public, une équipe de Frontières s’est également rendue, le 28 octobre, devant les locaux de France Télévisions, interpellant des employés sur le salaire de la journaliste Léa Salamé. Dans les rédactions, peu semblent croire à un apaisement. « La logique d’escalade dans laquelle nous sommes est inquiétante », reconnaît Hervé Beroud, tandis qu’une autre dirigeante de médias anticipe « une campagne dans un Far West éprouvant, car ce sujet est très profond ». « Nous avons conscience que rien ne nous sera passé et que tout peut être instrumentalisé », ajoute, à France Télévisions, le président de la société des journalistes, Valéry Lerouge.