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Les maisons des jeunes et de la culture contraintes de faire évoluer leur modèle

Le Monde · 28/10/2026 · ← revue

« Vu le prix du foncier, la ville a bien envie de céder une partie du terrain sur lequel nous sommes installés à des promoteurs. » Thomas Jury, le directeur de la maison des jeunes et de la culture (MJC) de Nogent-sur-Marne (Val-de-Marne), balaie du regard les alentours de l’ancienne bâtisse, en plein centre-ville. Il connaît comme sa poche ce lieu accueillant. Le coin ressourcerie, l’atelier céramique, tout au fond, le grand salon du rez-de-chaussée, où deux de ses collègues s’affairent aux préparatifs d’un événement. « Avec la bibliothèque municipale, le musée intercommunal et l’association de théâtre, nous travaillons à un projet commun pour faire connaître ce lieu historique aux habitants et défendre notre espace, qui est un peu menacé », poursuit-il. Une bataille symbolique à l’heure où la pression sur ce réseau de 1 000 associations locales d’éducation populaire, fréquentées par 3,5 millions de personnes, s’exerce de toutes parts. « Avec la baisse des dotations de l’Etat, les municipalités nous poussent à chercher des fonds ailleurs, vers des fondations ou des mécènes », insiste M. Jury alors que les subventions des collectivités locales contribuent, en moyenne, pour près de 50 % de leur budget. Certes, les MJC comptent sur leurs ressources propres, qui représentent, en moyenne, l’autre moitié de leurs recettes. Et celles-ci ont augmenté de 30 % en 2024, selon le rapport de l’Observatoire des MJC, paru en septembre. Cette étude note aussi que la part de MJC ayant des difficultés à boucler leurs fins de mois serait passée de 53 % en 2022 à 38 % en 2024. Une tendance positive, qui demande cependant à être nuancée. Les trois quarts des MJC n’ont pu obtenir ce résultat qu’au prix d’un régime de rigueur : suppression d’activités, gel des embauches, licenciements, hausses de tarifs d’adhésion et de billetterie.

Baisse du pouvoir d’achat

Si le nombre d’adhérents progresse de plus de 8 % dans l’Hexagone, certaines MJC constatent une érosion discrète de leur fréquentation, en lien notamment avec la baisse du pouvoir d’achat. « Au sein d’une famille, des parents vont privilégier le maintien des loisirs de leurs enfants et renoncer aux leurs. Des retraités ne feront plus qu’une activité au lieu de deux », décrit Nadia Bénichou, directrice du réseau MJC Rhône-Ain-Saône, qui a dû réévaluer, face à l’inflation, sa grille tarifaire de 3 % à 4 % en moyenne en 2024 et 2025, tout en protégeant les plus précaires. A cela s’ajoute la concurrence accrue d’activités, plus individuelles, proposées par des enseignes privées comme les clubs de fitness. « D’un point de vue purement économique et pratique, ils sont beaucoup plus concurrentiels que nous », convient Nadia Bénichou, énumérant des avantages tels que les horaires d’amplitude plus large ou des équipements dont les MJC ne sont pas dotées. « En revanche, dans ces lieux, chacun est avec ses oreillettes », constate-t-elle, en insistant sur le fait que les MJC offrent davantage d’opportunités pour que des personnes d’origines sociales et d’âges différents dialoguent. Au niveau régional, Auvergne-Rhône-Alpes est restée dynamique au cours des dernières années, et a même ouvert deux nouvelles MJC en 2022. C’est loin d’être le cas partout. Six mois après les dernières élections municipales, ce sont plutôt les fermetures qui retiennent l’attention. Parfois pour des raisons financières objectives. Comme à Plouha, dans les Côtes-d’Armor, où la nouvelle équipe municipale, contrainte par un lourd endettement, envisage de renoncer à l’ouverture prévue de sa MJC. « Il va falloir trouver une réponse satisfaisante pour tous les habitants qui se sont mobilisés pour faire émerger ce projet. Certains étaient prêts à s’investir bénévolement », relève Corinne Le Fustec, directrice de la fédération des MJC de Bretagne et Pays de la Loire, en précisant que des négociations sont en cours afin de ne pas tout arrêter.

Une dimension idéologique plus prégnante

« Dans ces décisions, il est souvent compliqué de démêler ce qui ressort du politique de la réelle question économique », note Patrick Chenu, directeur général des MJC de France. La plupart du temps, « les tensions ne relèvent pas d’une logique partisane mais de la manière dont les élus souhaitent travailler avec la société civile ». Comme à Persan, en région parisienne (Val-d’Oise), où la municipalité souhaite récupérer les locaux de la MJC pour y installer un futur projet jeunesse piloté directement. Le 29 septembre, le conseil municipal a résilié la convention qui la liait à l’association. Un choix que le maire, Valentin Ratieuville (divers droite), justifie notamment par la « situation financière préoccupante, des objectifs insuffisamment atteints et un modèle devenu difficilement soutenable ». De quoi susciter l’incompréhension des défenseurs de la MJC, et une bataille de chiffres sur l’état de ses comptes. Ces annonces s’accompagnent parfois de gestes symboliques forts. Dans le Vaucluse, Olivier Fraysse, administrateur bénévole de la MJC de Monteux, peut en témoigner. « En août, un lundi matin, en arrivant, des salariés ont vu des agents municipaux en train de déposer le sigle “MJC” avec une disqueuse, sous prétexte que le bâtiment était municipal », raconte-t-il. Le 7 juillet, la municipalité avait annoncé qu’elle allait réduire sa subvention de 90 %. Une coupe drastique que le maire, Patrice de Camaret (RN), juge nécessaire à la réalisation d’économies. Comme d’autres, l’association cherche de nouveaux financements. Pour Jean-Yves Macé, président des MJC de France, ces décisions ne sont pas le seul fait des élus RN, mais la dimension idéologique est plus prégnante : « On entend davantage de propos stigmatisants sur l’éducation populaire, qui est désignée comme une cible. » Inquiet, il alerte sur le fait que le vote des budgets municipaux en 2027 sera « déterminant pour l’avenir du réseau ».