« Le vote obligatoire peut envoyer le signal fort que nous appartenons à une même communauté de destin »

Une démocratie où l’on ne gagne qu’en mobilisant son camp finit toujours par perdre le pays. J’écris ces lignes comme maire d’une ville [Saint-Médard-en-Jalles, en Gironde] qui a connu les tempêtes, la grêle, les incendies et, cet été, l’évacuation de toute sa population face à un mégafeu. Dans ces moments-là, il n’y a plus d’électeurs de droite ou de gauche. Il y a une communauté humaine confrontée à un danger commun. Une crise rappelle une vérité simple : une société ne tient que parce qu’elle fait institution, parce qu’elle partage des règles communes, une confiance minimale et une responsabilité collective. Les causes de la crise démocratique sont désormais bien connues : fractures sociales, sentiment de déclassement, révolution numérique, fragmentation du débat public. Mais une question demeure étonnamment peu posée : et si nos institutions contribuaient elles aussi, par les comportements qu’elles récompensent, à nourrir la polarisation qu’elles prétendent ensuite combattre ? Une démocratie ne produit pas seulement des gouvernements. Elle produit aussi des incitations. L’abstention n’a pas seulement réduit la participation. Elle a profondément transformé la démocratie. Lorsque la plupart des citoyens votent, gagner une élection suppose de convaincre largement. Lorsque seule une partie du corps électoral participe, la logique s’inverse : il devient plus rentable de mobiliser intensément les électeurs les plus convaincus que de persuader l’ensemble de la société. Les campagnes cessent progressivement d’être des exercices de persuasion pour devenir des exercices de mobilisation. Cette évolution nourrit mécaniquement la polarisation. L’émotion mobilise davantage que la nuance, l’affrontement davantage que le compromis. Les responsables politiques consacrent une énergie croissante à faire voter leurs propositions plutôt qu’à construire des majorités de projet. La politique tend alors à se concentrer sur les électeurs qui votent effectivement, au risque de laisser davantage à l’écart ceux qui se sont éloignés des urnes. Cette logique renchérit également le coût de la démocratie. Lorsque quelques milliers de voix peuvent décider d’un scrutin, il devient rationnel d’investir toujours davantage dans les sondages, le microciblage, les réseaux sociaux, les cabinets de communication et les techniques de mobilisation. Les campagnes deviennent plus longues, plus coûteuses et plus sophistiquées. Nous consacrons parfois davantage d’énergie à gagner l’élection qu’à préparer les solutions qui permettront ensuite de gouverner. Les moyens financiers prennent alors une importance croissante. Sans déterminer à eux seuls les résultats, l’argent, les grands donateurs, les groupes d’intérêt et les stratégies d’influence voient leur poids relatif augmenter lorsque la victoire dépend de la mobilisation de quelques segments de l’électorat. Plus la participation est élevée, moins ces techniques sont décisives.
Evolution indispensable
Le vote obligatoire doit être compris non comme une sanction contre les abstentionnistes, mais comme une réforme des règles du jeu. Chacun resterait libre de voter pour le candidat de son choix, de voter blanc ou nul. L’obligation porterait uniquement sur la participation à la décision commune. Ses effets seraient profonds. Une représentation plus fidèle de toutes les générations, catégories sociales et territoires. Des campagnes davantage tournées vers la persuasion que vers la seule mobilisation. Un poids relatif moindre de l’argent et des lobbys. Et surtout, un intérêt retrouvé à construire des majorités larges avant l’élection plutôt qu’à tenter de les reconstituer après des mois de polarisation. Cette réflexion dépasse la France. Aux Etats-Unis, [le président américain,] Donald Trump, et une partie de ses soutiens ont cherché à décourager ou à restreindre l’inscription et la participation de certains électeurs, convaincus qu’une faible participation pouvait devenir un avantage politique. Une démocratie confiante fait exactement l’inverse : elle cherche à associer le plus grand nombre à la décision collective. Les défis qui sont devant nous rendent cette évolution indispensable. Le dérèglement climatique, les mégafeux, les tensions géopolitiques, la révolution de l’intelligence artificielle ou le vieillissement de nos sociétés exigent davantage de coopération que d’affrontement, davantage de solidarité que de polarisation. Ils appellent aussi le retour du politique aux commandes de l’économie afin de protéger les biens communs, préparer le long terme et organiser la résilience collective. Nous sortons progressivement d’un cycle où le marché et les choix individuels ont souvent été pensés comme les principaux organisateurs de la vie collective. Les défis du XXIe siècle nous rappellent que certaines réalités exigent une puissance publique capable d’agir, d’anticiper et de faire société. Ils nous obligent à refaire institution. Le vote obligatoire ne résoudra ni les inégalités, ni la crise climatique, ni les tensions internationales. Mais il peut réconcilier la démocratie avec elle-même en envoyant un signal fort : celui que, face à ces défis, nous appartenons à une même communauté de destin. Une démocratie n’est pas seulement un ensemble de droits ; elle est aussi une responsabilité partagée. C’est peut-être cela, au fond, une République de la responsabilité : une République qui ne demande pas aux citoyens de penser la même chose, mais qui leur rappelle qu’ils sont dans le même bateau et qu’aucune traversée ne réussit lorsque chacun rame seulement pour son camp. Stéphane Delpeyrat-Vincent est maire (Parti socialiste) de Saint-Médard-en-Jalles (Gironde).