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«La population a l’impression qu’elle a été trahie» : en Afrique du Sud, des municipales à risque pour l’ANC

Le Figaro · 03/11/2026 · ← revue

«La population a l’impression qu’elle a été trahie» : en Afrique du Sud, des municipales à risque pour l’ANC RÉCIT - À la veille des élections municipales, prévues le 4 novembre, le Congrès national africain, au pouvoir depuis 1994, est critiqué pour son bilan à la tête des 105 municipalités qu’il administre.

C’est un petit parc qu’il chérit depuis son enfance. Alors il y vient tous les week-ends pour nettoyer son petit bout de gazon, et regarder avec nostalgie les vestiges d’une cascade de pierre qui s’est asséchée depuis longtemps. Barend Lombard a créé « I love Uitenhage », une association de résidents bien décidés à redorer le blason d’une bourgade jadis coquette. « Pour la première fois en dix ans, j’ai vu une famille prendre ici leurs photos de mariage », confie-t-il, plutôt fier. Sa mission n’est pas terminée. Il lui faut encore colmater les nids-de-poule du rond-point qui mène à sa petite oasis. Ce mercredi 4 novembre, près de 30 millions d’électeurs auront l’opportunité de renouveler pour cinq ans leurs responsables municipaux. L’un des principaux enjeux de ce scrutin est le poids électoral de l’ANC (Congrès national africain), au pouvoir depuis 1994. Sur les 257 municipalités du pays, l’ANC détient la majorité dans 105 d’entre elles. Mais plus de la moitié sont complètement dysfonctionnelles, car en grande difficulté financière. Face aux frustrations des électeurs, le parti au pouvoir pourrait perdre le leadership dans de nombreuses villes. » LIRE AUSSI - En Afrique du Sud, comment Geordin Hill-Lewis veut faire tomber le tout-puissant ANC

Plusieurs immeubles tombent en ruine

Uitenhage, ville natale de Barend, est une cité industrielle de la province du Cap-Oriental qui fait partie de la municipalité de Mandela Bay. Construite autour de l’industrie automobile dans les années 1970, cette métropole a pour principal centre urbain la cité portuaire de Port Elizabeth (renommée Gqeberha). Avec plus de 1 milliard d’euros de dépenses « non autorisées », « irrégulières », « improductives » et « excessives », elle est considérée par le Trésor comme l’une des municipalités les plus en crise du pays. D’Uitenhage à Port Elizabeth, il n’y a que 30 kilomètres. Les feux de circulation ne fonctionnent plus. Les nids-de-poule ne sont pas colmatés. Les panneaux de signalisation cassés ne sont pas réparés. Les lampadaires municipaux semblent hors d’usage. Le centre-ville de Port Elizabeth semble même abandonné. Dans le quartier de la mairie, plusieurs immeubles tombent en ruine. La municipalité de Mandela Bay est gérée par une coalition dirigée par l’ANC. Babalwa Lobishe est la maire depuis deux ans. Sa forte stature tranche avec sa voix fluette. Accusée de mauvaise gestion, elle se défend en assurant que la crise ne date pas d’hier. « Je passe des nuits blanches. Nous travaillons dur ! Il suffit de voir l’état dans lequel se trouvent les infrastructures ! », explique-t-elle. Elle défend son bilan et explique que les équipes municipales ont rebouché 5 944 nids-de-poule depuis août 2026, réparé plus de 32 000 fuites et rénové plus de 18 000 mètres de canalisations d’eau. « Dans le secteur de l’électricité, nos pertes avoisinent les deux milliards de rands. Elles sont dues au vandalisme. Nous comptons 154 quartiers informels. Il faut remplacer des transformateurs tous les quinze jours. Et les habitants se raccordent au réseau électrique sans autorisation. Nous ne réglerons jamais ça sans un État fort », assure-t-elle. La maire déplore le manque de recettes fiscales, tout en assurant poursuivre ses efforts de réparation. Près de 30 % de l’électricité distribuée est perdue en raison de raccordements illégaux ou d’autres défaillances. » LIRE AUSSI - Washington veut exclure l'Afrique du Sud et le Rwanda de l'accord commercial Afrique-USA Ce qui se passe à Nelson Mandela Bay est révélateur des difficultés rencontrées dans de nombreuses municipalités du pays. 40 % d’entre elles sont considérées comme étant en « grande difficulté financière ». Une municipalité sur cinq a même été placée sous intervention au titre de la section 139 de la Constitution, ce qui permet à la province de prendre en charge certains aspects de sa gestion. Les audits successifs soulignent que l’absence de contrôles environnementaux pourrait aussi avoir des conséquences néfastes directes sur la population.

Frustrations quotidiennes

Dans la municipalité de Mandela Bay, l’un des plus gros problèmes reste l’eau. Plus de 7 500 fuites non réparées font perdre 60 % de l’eau traitée. Les stations de traitement peinent à fonctionner. Les experts craignent de graves problèmes de santé, comme à Pretoria, où plus de 400 cas de gastro-entérites ont été signalés le mois dernier, en raison d’une pénurie de chlore. Les sondages montrent que plus de 80 % des Sud-Africains n’ont plus confiance dans leurs conseillers municipaux, quels qu’ils soient Professeur Elijah Masubelele, directeur de l’IJR (Institute for Justice and Reconciliation) À Kwalanga, l’un des townships d’Uitenhage, les électeurs n’en peuvent plus de ces frustrations quotidiennes. La plupart des foyers ne disposent toujours pas d’eau courante. « Pour notre toilette comme pour les toilettes, on utilise le seau ! On se croirait au Moyen Âge », s’indigne Elijah Madwara, leader communautaire. « On a bien des robinets. Mais l’eau ne coule pas ! », renchérit Jonas Siya. Le jeune étudiant a décidé de militer pour le parti des Combattants économiques pour la liberté (EFF), à la gauche de l’ANC. Les Bérets rouges, comme on les surnomme entendent bien faire tomber l’ANC. « Il y a une grosse crise de confiance envers l’ensemble des responsables publics. C’est parce que la population a l’impression qu’elle a été trahie. On ne dit pas que rien n’a été fait ici depuis 1994. On dit juste que le rythme ne change presque rien à la vie quotidienne des gens », conclut Elijah. À ses côtés, un jeune répare une vieille chaussure. Il préfère ne pas s’exprimer. « Les sondages montrent que plus de 80 % des Sud-Africains n’ont plus confiance dans leurs conseillers municipaux, quels qu’ils soient », confirme le professeur Elijah Masubelele. Le directeur de l’IJR (Institute for Justice and Reconciliation) assure que la crise de confiance envers les institutions démocratiques ne fait que s’aggraver en Afrique du Sud. « On s’oriente malheureusement vers des coalitions encore plus faibles, déclare l’analyste : Une coalition, c’est problématique par définition. Les budgets ne passent pas. Les conseillers municipaux s’absentent. Et là, il y a une telle fragmentation qu’aucune décision, finalement, n’est prise. » » LIRE AUSSI - «Ils doivent partir» : l’Afrique du Sud redoute de nouvelles manifestations anti-migrants Avec plus de 570 partis politiques à l’échelle nationale, la fragmentation du paysage électoral pourrait engendrer une sérieuse instabilité. À Port Elizabeth, par exemple, une trentaine de partis se disputent les 120 sièges du conseil municipal. La ville pourrait ainsi passer d’une coalition dominée par l’ANC à une coalition conduite par l’opposition officielle, la DA (Alliance démocratique), qui devrait alors composer avec plusieurs petites formations, dont l’EFF ou encore le MK (Umkhonto we Sizwe), le parti zoulou à forte fibre nationaliste de l’ancien président Jacob Zuma. Même scénario à Johannesburg, Pretoria et dans des centaines d’autres municipalités. Le parti de Nelson Mandela pourrait perdre son leadership. Mais aucun parti ne dépassant la barre des 30 % des intentions de vote, la multiplication des alliances et des compromis risque de compliquer considérablement la gouvernance locale. Ces élections pourraient ainsi déboucher sur des municipalités encore plus difficiles à administrer que celles de ces cinq dernières années.