« La défiance à l’égard de l’Etat n’est pas un désengagement démocratique, mais la demande d’une meilleure prise en compte des citoyens par les élus »

La France est confrontée à un paradoxe : d’un côté, une forte défiance à l’égard du pouvoir central, dont la présidence de la République incarne la verticalité (étatisme et élitisme) du modèle français ; de l’autre, l’élection présidentielle est la dernière élection qui continue de mobiliser massivement les Français. Au début de l’été, l’association Ecoutez-nous ! a conduit une enquête qualitative dans six territoires hexagonaux auprès d’un échantillon représentatif de 177 Français. A l’aube de la campagne électorale et d’un mandat décisif pour le pays, les entretiens réalisés donnent à voir des déceptions et des colères plutôt que des espoirs, quand ils évoquent les perspectives politiques. La critique unanime de la verticalité et la défiance massive à l’égard des dirigeants du pays constituent des éléments marquants de cette enquête. Les « gouvernants » y apparaissent comme les détenteurs d’une légitimité réduite à sa dimension formelle (« les gens avec des cravates »), dont l’autorité ne tient plus qu’à l’occupation d’une fonction sans qu’aucune compétence ou action ne vienne la justifier (« ils n’ont jamais rien créé »). A ce doute général s’ajoute le soupçon d’une stratégie délibérée et cynique des dirigeants au détriment du vivre-ensemble (« Diviser pour mieux régner »). Au total, les citoyens partagent le constat d’une absence d’expérience commune avec leurs élus : ils sont « déconnectés », « ne [leur] disent rien », voire « ne [les] considèrent pas ». Cette défiance et la crise démocratique qu’elle risque de provoquer s’ancrent en partie dans le traitement des mouvements sociaux de la dernière décennie. Ceux-ci ont produit peu d’inflexions politiques et ont été marqués par des répressions policières importantes. Les « gilets jaunes » sont le marqueur d’une relation abîmée entre les responsables politiques et la population. Au-delà, les dispositifs participatifs, à l’instar des cahiers de doléances ou de la convention citoyenne pour le climat, ont nourri le sentiment d’un exercice de communication plus que d’une association effective des citoyens à la vie démocratique. Cela confirme les analyses du politiste Loïc Blondiaux : lorsqu’elles s’apparentent à des exercices de style sans poids sur les décisions, ces initiatives alimentent plutôt le sentiment d’être méprisés.
Sentiment d’impuissance et de déclin
A la veille de la présidentielle, cette tension démocratique débouche sur deux registres apparemment contradictoires. D’une part, un discours insurrectionnel présent chez près d’un tiers des enquêtés (certains qui le craignent, d’autres qui y aspirent) et, d’autre part, une demande d’écoute massive. En réalité, tous s’entendent sur la nécessité d’un pouvoir plus en prise avec le terrain et disent leur exaspération que les vécus ne soient pas plus considérés au moment de décider : cela pourrait aider à ce que les choses fonctionnent mieux, car, continuent-ils, l’Etat ne peut plus espérer « faire tout seul ». Cette disponibilité affichée percute frontalement une lecture encore trop répandue de la crise démocratique, celle de citoyens individualistes, désinvestis et indifférents à la chose publique. Plus juste est l’analyse historique menée par Pierre Rosanvallon dans son ouvrage La Contre-Démocratie (Seuil, 2006), qui invite à cesser d’interpréter la défiance comme une apathie pour la penser comme une forme active de vigilance. La défiance à l’égard de l’Etat n’est donc pas un désengagement démocratique, mais la demande d’une meilleure prise en compte des citoyens par les élus. Dans un monde durement marqué par les tensions environnementales, économiques et géopolitiques, les citoyens interrogés dénoncent l’impotence des pouvoirs trop verticaux. Les candidats à la présidentielle sont largement absents des réponses des citoyens interrogés et, si l’Etat est omniprésent, il n’offre aux citoyens aucune réponse en lien avec leurs préoccupations. Plus que la défiance elle-même, ce vide du pouvoir suscite des questions et alimente le sentiment général d’impuissance et de déclin. Car, dans les propos des citoyens interrogés, aucune instance ne semble pouvoir le compenser : comment analyser la quasi-absence de mention faite aux syndicats, alors que les grèves et le mouvement des « gilets jaunes » sont présents ? Comment comprendre les références fréquentes aux associations et au bénévolat qui ne débouchent jamais sur le rôle que pourrait jouer la société civile dans notre démocratie ? Pourquoi l’économie sociale et solidaire n’entre dans le corpus qu’à travers ses réalisations ponctuelles sans presque jamais être reconnue ? La défiance de l’Etat envers les corps intermédiaires est sans doute largement responsable de cet état de fait. De la suppression des comités d’entreprise et des délégués du personnel au passage en force sur les retraites en passant par l’étatisation du système de protection sociale, l’action syndicale se retrouve marginalisée. Les remises en cause des libertés associatives, comme les politiques d’austérité ont le même effet sur les associations. C’est aussi une pierre dans le jardin des corps intermédiaires. Leur absence dans les attentes exprimées par les enquêtés n’est pas un détail et interroge les pratiques de ces acteurs : elles ne répondent manifestement pas à l’attente des citoyens que leur parole soit écoutée et prise en compte dans les politiques nationales. Pire, à multiplier les plaidoyers et les actions de lobbying, les corps intermédiaires se retrouvent davantage assimilés aux gouvernants qu’à la population elle-même. Pour exister vis-à-vis de cette dernière et peser dans le jeu politique, ils doivent peut-être eux aussi élaborer et porter des projets politiques fédérateurs ancrés dans les revendications des citoyens. La demande adressée aux responsables politiques, par les citoyens, d’une plus grande écoute n’est pas une supplique. L’organisation de référendums ponctuels, comme le proposent plusieurs candidats, ne répondra pas nécessairement à cette requête. Car c’est plus largement une autre méthode de gouvernement qui est souhaitée. Dans un contexte marqué par la crise des déficits publics, les candidats auraient avantage à s’emparer de ce sujet pour faire de la crise de leur pouvoir un élément central de cette campagne. Une autre manière d’exercer le pouvoir pourrait ainsi apparaître, en s’appuyant sur la société civile pour trouver une majorité sociale là où les majorités parlementaires sont si fragiles. Timothée Duverger, responsable de la chaire TerrESS de Sciences Po Bordeaux et chercheur au Centre Emile-Durkheim ; Manon Réguer-Petit, politiste, directrice scientifique de l’Agence Phare. Tous deux ont participé à l’enquête menée par l’association Ecoutez-nous ! auprès de 177 Français représentatifs de l’ensemble de la population, répartis dans plusieurs départements. Cette association a été constituée, grâce à des fonds privés et à des dons, à l’approche de la présidentielle de 2027, pour faire entendre la parole des habitants. Elle s’appuie sur un collectif de 21 chercheurs et journalistes.