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« L’histoire de la Nouvelle-Calédonie est tissée des mémoires entremêlées de ses habitants, faire pays exige un acte de courage collectif »

Le Monde · 27/08/2026 · ← revue

Des démocraties dites « premières » aux pâles copies des anciens empires coloniaux, partout semble se dessiner le même vertige : les institutions tiennent, mais l’esprit s’éloigne comme une marée qui se retire. J’appelle « grand dérèglement de la représentation démocratique » ce désalignement progressif entre l’institution et le vivant, entre la décision et le sens, entre la procédure et le commun. Une mécanique institutionnelle peut continuer de fonctionner tout en produisant des effets contraires à sa finalité. Et si, au cœur du Pacifique, pouvait émerger une autre manière de penser cette relation ? Le problème n’est pas uniquement institutionnel. Il est relationnel. Peu à peu s’efface le « citoyen du souffle », celui qui vote avec conviction pour participer au battement du commun. A sa place s’avance le « citoyen du devoir », accomplissant le rituel par fidélité. Et puis, dans le silence, grandit une autre figure : le « citoyen du silence fertile ». Celui qui s’abstient, vote blanc ou nul, et que nous réduisons trop souvent à l’indifférence. Ce dérèglement est une « crise du nous ». Trois forces l’alimentent : la bureaucratisation du politique, la fragmentation numérique du monde commun et le délitement du lien entre ceux qui décident et ceux qui vivent le réel de leurs décisions. [Le penseur communiste italien] Antonio Gramsci [1891-1937] parlait d’un « interrègne », ce moment où l’ancien monde se meurt tandis que le nouveau tarde à naître. L’interrègne est devenu notre présent politique. C’est là toute la singularité de la Nouvelle-Calédonie qui condense plusieurs des vertiges démocratiques contemporains : mémoire coloniale, pluralité des identités, émancipation… Héritée des accords de Matignon-Oudinot [1988] et de Nouméa [1998], son architecture a transformé un conflit armé en paix, puis la paix en coexistence politique. Cependant, ce qui fut la condition de la paix ne peut devenir la limite de la représentation. La recherche permanente d’un équilibre entre deux blocs a absorbé une part considérable de l’énergie politique, parfois au détriment des attentes d’une société en constante évolution. Les crises récentes ont révélé nos fragilités : logement, protection sociale, emploi, coût de la vie, déficits… Chaque institution se recentre sur son périmètre et se retourne vers un Etat-providence lui-même fragilisé. A cela s’ajoute l’effet « bocal à poissons », où la proximité peut se muer en promiscuité politique jusqu’à saturation. Le défi est désormais de simplifier sans détruire, de clarifier sans diviser. L’histoire de la Nouvelle-Calédonie est tissée des mémoires entremêlées de ses habitants. Faire pays exige un acte de courage collectif : la vérité et la demande de pardon de la part de l’Etat, le respect de la matrice kanak par l’ensemble des Calédoniens, et l’acceptation par le peuple autochtone d’une francité partagée. La reconnaissance doit devenir une pratique quotidienne. Deux ans après les émeutes de mai 2024, les élections provinciales de 2026 ont montré une mécanique institutionnelle qui fonctionne, mais dont la légitimité démocratique est fragilisée par le véritable vainqueur, l’abstention : 36,3 %. Une partie des citoyens ne trouve plus sa place dans les formes que nous avons instituées pour participer à la vie publique.

Une « république des relations »

J’appelle « démocratie relationnelle » ce qui permet aux citoyens de contribuer durablement à la construction du commun dans un processus d’amélioration continu. Il ne s’agit pas de partager la décision mais de décoloniser le chemin qui mène à la décision en réintroduisant ce qui la précède : la parole, l’écoute, la confrontation des expériences et la délibération. Dans de nombreuses sociétés océaniennes, la communauté se tisse par la « coutume » : des liens profonds entre les personnes, avec les ancêtres, le territoire et le vivant, le sens de la transmission et de l’engagement. L’Océanie a appris à faire de la contrainte une intelligence. Des catastrophes climatiques, de la rareté des terres agricoles et de l’eau douce sont nées une politique de la relation, une économie de la régénération et une éthique du vivant. Cette intelligence peut devenir une ressource pour penser le monde d’après. La réactiver ouvrirait une nouvelle voie de décolonisation : faire de l’altérité le fondement de la liberté. Car nous sommes des autochtones cosmopolites. Il s’agit d’expérimenter avant de généraliser, écouter avant de normer, éprouver avant de prescrire. De la création d’une assemblée citoyenne au Congrès de la Nouvelle-Calédonie [votée le 3 juin] peut naître la « grande pirogue citoyenne itinérante » appelée à aller vers les habitants, à recueillir leur parole et à la restituer dans l’espace institutionnel. La « démocratie relationnelle » est une fabrique de citoyens éclairés, capables de discernement et donc de responsabilité. Le Conseil économique, social et environnemental [CESE] local et le CESE national, le Sénat coutumier peuvent frayer cette voie nouvelle. « Et veille qu’au moment même de décider, ton esprit réfléchisse au rythme du battement de ton cœur, et que ton cœur batte au rythme de la raison. L’un sans l’autre mène à la folie », me répétait mon défunt père, Polikalepo Muliava. Avant la décision, il y a l’écoute ; avant l’écoute, la reconnaissance ; avant la reconnaissance, la relation. Ainsi, cette réflexion pose plus largement la question du lien entre la République et ses outre-mer. Inverser le regard permet d’aborder la différenciation non comme une dérogation à l’unité, mais comme une autre manière de la fonder. L’unité n’est pas l’uniformité. La République de demain pourrait être une « république des relations », tissant avec chacun de ses territoires des liens différenciés, fondés sur leur histoire, leur géographie, leur culture et leur aspiration à tenir eux-mêmes le cap de leur destin. La Nouvelle-Calédonie doit devenir un acteur de la mondialité au cœur de l’Indo-Pacifique. Son histoire, ses cultures et sa position géographique lui donnent une responsabilité particulière pour penser les relations entre les mondes. Et si cette manière de penser posait les premiers jalons d’un Commonwealth à la française : non pas un nouvel empire, mais une communauté de territoires et de peuples reliés par des relations différenciées, librement choisies et assumées ? Vaimu’a Muliava est un élu calédonien d’origine wallisienne au Congrès de la Nouvelle-Calédonie, vice-président et cofondateur du parti politique L’Eveil océanien, membre du Conseil économique social et environnemental où il est vice-président du Groupe des outre-mer.