« L’Éducation nationale a joué, elle a perdu » : en Charente-Maritime, la rébellion de tout un village pour sauver son école

« L’Éducation nationale a joué, elle a perdu » : en Charente-Maritime, la rébellion de tout un village pour sauver son école REPORTAGE - La commune de Chambon a décidé de se retirer du regroupement pédagogique qui la liait à deux bourgs voisins pour rouvrir trois classes, de la maternelle au CM2. Au grand dam des services de l’État, qui regrettent ce « cavalier seul ».
Toujours plus nombreuses chaque année, les fermetures de classe font souvent l’effet d’une bombe dans les petits villages. La baisse continue des effectifs justifie pourtant immanquablement ce couperet, redouté par tant de mairies et de familles. Mais parfois, comme à Chambon, en Charente-Maritime, un miracle se produit. À 30 kilomètres de La Rochelle, ce village de 990 habitants cerné de champs de céréales a posé ces derniers mois un véritable acte d’indépendance. Pour sauver son école, condamnée à brève échéance selon les critères choisis par l’Éducation nationale, Chambon a quitté volontairement le regroupement pédagogique intercommunal (RPI) initié en 1994 avec les communes voisines de Virson et Bouhet. « Après avoir fermé une classe à Chambon en 2025, l’Éducation nationale menaçait d’y supprimer la dernière sans toucher aux classes des autres communes. Pour éviter la disparition de notre école, ma seule option était de sortir du RPI et de reprendre mes élèves », explique la maire, Angélique Peintre. Soutenue par ses administrés, l’élue chambonnaise a mené ce « combat » pour l’école des Quatre-Tilleuls, où trône sans surprise l’arbre roi des cours de récré. Angélique Peintre y était scolarisée durant son enfance. Mais c’est bien pour « l’avenir » du village que la maire a tenu tête aux pouvoirs publics, insiste-t-elle en résumant : « L’Éducation nationale a joué. Elle a perdu. » » LIRE AUSSI - Fermetures de classes à Paris : le privé, victime collatérale du déclin démographique
Plusieurs chantiers participatifs
À la rentrée, le 1er septembre, au moins 73 élèves sont attendus à Chambon, de la maternelle au CM2. Suffisant pour remplir trois classes et justifier la rébellion, insiste Angélique Peintre. Avec l’aval du conseil municipal et en usant de son « pouvoir de maire », l’élue a d’abord quitté le RPI. Ce regroupement repose seulement sur une convention signée entre communes. Cette décision a contraint l’Éducation nationale à affecter deux nouvelles enseignantes à Chambon – la troisième était déjà en poste. « La bataille a été rude. Tout le monde était contre nous : la direction des services départementaux de l’Éducation nationale (DSDEN), la sous-préfecture, les deux autres communes. Leur argument était de dire que l’on est plus fort ensemble », certifie Angélique Peintre. La bataille a été rude. Tout le monde était contre nous : la direction des services départementaux de l’Éducation nationale (DSDEN), la sous-préfecture, les deux autres communes. Leur argument était de dire que l’on est plus fort ensemble.
Angélique Peintre
Si le ministère de l’Éducation nationale n’a pas été « en mesure de traiter (notre) demande » sur ce point, la décision de Chambon semble rarissime en France. La commune a, elle, déboursé 80 000 euros pour réaménager son école et créer de toutes pièces une maternelle localisée jusque-là à Virson. Plusieurs « chantiers participatifs », menés par une cinquantaine de bénévoles, ont permis d’alléger la facture et d’aménager un dortoir et des sanitaires, de rafraîchir les classes puis de monter un accueil périscolaire dans une salle dédiée jusque-là… aux mariages. » LIRE AUSSI - À Paris, l’enseignement catholique contraint de fermer des classes malgré son succès Peintre en bâtiment, Jérémy Gilbert s’est investi sans hésiter dans cette aventure. L’un de ses enfants usera bientôt les bancs de l’école des Quatre-Tilleuls. « Redonner vie à cet endroit nous a clairement motivés, confirme ce quadragénaire. Je suis très fier du résultat et je le referai sans hésiter ! » Parmi ses créations : trois petites portes destinées aux toilettes des maternelles et découpées en forme de pommes colorées. L’idée, partagée sur les réseaux sociaux, a généré « 2 millions de vues », s’étonne encore Angélique Peintre. Pauline, la compagne de Jérémy Gilbert, a peint de son côté des fresques dans toute l’école. Un travail qui lui aura réclamé « au moins 150 heures et pas mal de week-ends », glisse-t-elle avant de préciser : « La fermeture d’une école, c’est la mort d’un village. Quitter le RPI a été une libération, Chambon pourra continuer à se développer en ayant sa propre école. » Directeur académique (Dasen) de la Charente-Maritime, Mahdi Tamene regrette à l’inverse ce « cavalier seul ». Les choix opérés par la DSDEN s’appuient sur les effectifs et l’état des bâtiments, indique-t-il : « L’école de Bouhet est plus moderne, celle de Virson accueillait le pôle des maternelles. Celle de Chambon, au regard du bâti, n’est pas une école d’avenir ». Mahdi Tamene tient désormais à rassurer Virson et Bouhet : les moyens seront « au rendez-vous », au moins ces prochaines années. S’il reconnaît « le pari respectable » de Chambon, Mahdi Tamene persiste à défendre l’échelle des « bassins de vie » pour structurer l’offre scolaire. « L’école rurale, c’est de l’aménagement du territoire. C’est dans la mutualisation que l’on trouve des solutions », juge-t-il. L’école rurale, c’est de l’aménagement du territoire. C’est dans la mutualisation que l’on trouve des solutions.
Mahdi Tamene
À Virson, le maire, Richard Moreau, était opposé à la décision de la commune de Chambon. L’élu était même prêt à sacrifier une classe dans son village pour éviter la scission. « Nous allons passer de 180 élèves répartis dans trois communes à 120 à Virson et Bouhet. Aucune classe ne devrait fermer cette année. Mais pour le reste, l’avenir nous le dira », souffle l’édile. Et si Virson avait été à la place de Chambon ? « Nous aurions fait la même chose. Un village sans école, c’est moins d’habitants et de vie », reconnaît l’élu, sans formuler le moindre reproche à l’encontre de ses voisins. Angélique Peintre, elle, ne regrette rien : « Même si nous ne tenons que cinq ans, ça valait le coup d’essayer ! »