Revue de presse

Copie archivée
📄 Copie archivéeAbonné (cookies session)Reformaté pour la lecture — sans pub ni fioriture.Ouvrir l'original ↗

Jean Pisani-Ferry : « Les marchés sont demandeurs de sérieux budgétaire, pas d’austérité »

Le Monde · 03/10/2026 · ← revue

C’est dans un contexte difficile que l’Assemblée nationale va examiner le projet de budget pour 2027 que lui a transmis le gouvernement. L’Institut national de la statistique et des études économiques et la Banque de France prévoient une activité économique quasi étale, tandis que le taux d’intérêt sur les emprunts d’Etat à dix ans atteint 4,9 %, contre 3,6 % il y a un an, et zéro il y a cinq ans. L’écart entre taux d’intérêt et taux de croissance est redevenu positif. Tout laisse attendre qu’il continue à augmenter dans les années qui viennent. Trois questions se posent avec acuité : quel équilibre trouver en 2027 entre maîtrise des finances publiques et préservation de l’activité ? Comment faire en sorte que le choix d’une stratégie de finances publiques réaliste soit au cœur du débat électoral ? Et comment construire un consensus sur cette stratégie entre les partis qui seront appelés à gouverner ensemble ? Le budget devra en même temps rassurer les épargnants et éviter de précipiter l’économie dans la récession. L’expérience montre que cela ne va pas de soi. Il y a quinze ans, en 2011, les politiques d’austérité mises en œuvre dans la zone euro ont enrayé la reprise qui s’engageait et précipité les économies d’Europe du Sud dans une récession prolongée. Tout le monde s’accorde aujourd’hui sur le fait que ces politiques ont été économiquement et socialement désastreuses. Bien sûr, elles ont guéri le mal, et bien sûr la croissance de l’Europe du Sud est aujourd’hui meilleure que la nôtre. Mais leur coût pour ces pays a été économiquement astronomique et socialement dévastateur. Il a aussi été substantiel pour l’Europe dans son ensemble.

Stratégie commune

Les marchés sont demandeurs de sérieux budgétaire, pas d’austérité. Il faut que le budget 2027 préserve la demande des ménages, et en même temps qu’il s’attaque aux dépenses inefficaces, comme le crédit d’impôt recherche et les niches fiscales qui ne perdurent que par la force de l’habitude. Un dilemme de même nature se posera pour la stratégie de finances publiques 2027-2032. Le rapport, publié en juillet, des quatre économistes indépendants (Xavier Jaravel, Xavier Ragot, Jean-Luc Tavernier et Natacha Valla) missionnés par Matignon montre qu’à politique inchangée, la dette publique passerait de 119 % du produit intérieur brut (PIB) en fin juin 2026 à 130 % en 2030. Une telle évolution serait évidemment insoutenable et conduirait rapidement à ce que nos créanciers nous demandent une prime de risque de plus en plus élevée. La France, contrairement à une croyance tenace, n’est aujourd’hui protégée ni par l’Allemagne ni par la Banque centrale européenne (BCE). Aux prises avec la montée de l’extrême droite et une impopularité record, le chancelier Friedrich Merz n’est pas prêt à dépenser du capital politique pour voler à notre secours. Quant à la BCE, elle n’a pas les moyens d’intervenir pour stopper une éventuelle envolée des taux obligataires. Parmi les trois instruments dont l’institution s’est dotée, le premier (les achats de titres publics) est inopérant en phase de réduction de son portefeuille d’actifs ; le deuxième (l’instrument de protection de la transmission) est assorti en principe de conditions que la France ne remplit pas, notamment l’absence de procédure de déficit excessif ; et l’emploi du troisième (les opérations monétaires sur titres), qui n’a jamais encore été activé, requiert de se soumettre à des conditions analogues à celles d’un programme du Fonds monétaire international. Ce serait humiliant et politiquement explosif.

Pirouette comptable

Jean-Luc Mélenchon prétend avoir trouvé la parade, en proposant d’effacer la seule dette obligataire détenue par la Banque de France. Mais outre qu’une telle opération serait contraire aux traités européens, elle serait sans effet notable : comme l’a pointé l’économiste Olivier Blanchard [dans un post sur X, le 23 août], cet effacement priverait aussi la banque centrale des recettes que celle-ci reverse à l’Etat sous forme de dividendes. On ne résout pas un problème aigu de finances publiques par une pirouette comptable. Les quatre économistes missionnés par le gouvernement chiffrent à 125 milliards (0,6 % du PIB par an) l’effort requis pour stabiliser le ratio dette/PIB à la fin du prochain quinquennat. C’est sensiblement plus que les ajustements consentis dans le passé sur une période analogue. Edouard Philippe, Gabriel Attal et Marine Le Pen proposent tous trois une règle d’or qui limite strictement les possibilités d’emprunter. C’est une mauvaise idée, parce qu’une telle règle priverait la politique budgétaire de son rôle de stabilisation de l’activité économique. Il vaut mieux renforcer le Haut Conseil des finances publiques, dont le mandat est encore limité et les moyens techniques insuffisants. Beaucoup de pays se sont dotés de comités budgétaires indépendants et leur ont confié des missions étendues. Nous devons faire de même. Le problème le plus ardu sera toutefois de définir dès avant l’élection les grandes lignes d’une stratégie commune entre les partis qui seront amenés à gouverner ensemble. Attendre, à l’allemande, les résultats de l’élection présidentielle pour entamer, sous le regard des marchés, les négociations prolongées en vue d’un accord de coalition, exposerait la France à des risques excessifs. Il n’est pas très difficile de définir quels seront les partenaires d’une éventuelle coalition : hormis La France insoumise, qui joue cavalier seul, et Les Républicains, dont on ne sait pas avec qui ils s’allieront in fine, les autres acteurs sont pour l’essentiel connus. Il n’y a aucune bonne raison d’attendre l’élection pour qu’ils se parlent et construisent ensemble la plateforme avec laquelle ils gouverneront le pays. La France n’a pas connu, sous la Ve République, de gouvernements de coalition entre des partis que n’unissait pas un accord réciproque de désistement. L’intérêt du pays commande aujourd’hui qu’elle s’y prépare. Jean Pisani-Ferry est professeur d’économie à Sciences Po Paris, à l’Institut Bruegel (Bruxelles) et au Peterson Institute for International Economics (Washington)