«J’ai tout le village contre moi» : en Seine-et-Marne, un conseiller d’opposition retrouvé mort dans son château et l’ombre de municipales sous tension

«J’ai tout le village contre moi» : en Seine-et-Marne, un conseiller d’opposition retrouvé mort dans son château et l’ombre de municipales sous tension REPORTAGE - Depuis le 27 juillet dernier, la psychose s’est emparée du petit village de Grisy-Suisnes, laissé sous le choc par le suicide à 56 ans de Tanguy de Vienne, candidat malheureux aux dernières élections.
Que s’est-il vraiment passé ces cinq derniers mois, dans le huis clos des messageries de réseaux sociaux et des réunions informelles ? Sur la grande place herbeuse de la commune de Grisy-Suisnes (Seine-et-Marne), la simple évocation des élections municipales de mars 2026 suffit à couper les conversations et fermer les visages. «Il faut arrêter de parler de ça. Parce que qu’est-ce que ça changera ? Ça va créer des emmerdes, et tout le monde se regardera de travers», finit par lâcher une habitante, après s’être assurée de parler à l’abri des regards indiscrets. «Marchez par là, derrière nous, il y a des caméras». Depuis le 27 juillet dernier, la psychose s’est emparée de ce village de quelque 2900 habitants, laissé sous le choc par le suicide à 56 ans de Tanguy de Vienne, candidat malheureux aux dernières élections devenu conseiller d’opposition. Parti sans un mot, il garde par-devers lui les raisons qui l’ont poussé à ce geste. Mais pour sa famille et ses proches, les nombreuses attaques personnelles qu’il aurait subies pendant la campagne avant d’être battu (34,59% contre 41,49%), ne peuvent pas y être étrangères. «Dès qu’il s’est présenté, ça n’a été que harcèlement et diffamation. Il était l’homme à abattre», estime sa colistière et amie, Carine Lopes, auprès du Figaro.
Se mesurer à une municipalité en place depuis quatre mandats
Entrepreneur engagé pour la préservation du patrimoine et l’écologie, Tanguy de Vienne, largement décrit comme «toujours avenant et souriant», rénovait depuis 20 ans le château de Suisnes, ancienne demeure de l’amiral de Bougainville qu’il avait acquise dans la commune en 2006 après son placement en liquidation judiciaire. «Quand il est arrivé, tout avait été pillé - le parquet, les portes, les fenêtres. Les premiers temps, il dormait sur une paillasse avec une lampe de poche pour faire fuir les squatteurs», se souvient Anne Varlet, son ex-femme et mère de sa fille. Ces dernières années, il s’était attaché à en faire un lieu au service du lien social, le mettant à disposition pour des évènements et y organisant régulièrement des soirées à thème. Avant de décider de s’impliquer plus largement dans la vie de la commune. Avec trois amis, Tanguy de Vienne avait commencé par monter le «collectif des Tilleuls», pour sauver seize grands arbres que la municipalité précédente avait décidé d’abattre sur la place du village pour refaire les trottoirs. Une «bataille perdue, puisque les arbres ont été abattus», qui a donné au châtelain l’envie de prendre les manettes pour changer les choses. Et de se mesurer à une municipalité en place depuis quatre mandats. Si Jean-Marc Chanussot, maire depuis 2001, ne se représentait pas, son adjointe Nadine Gavard (sans étiquette) était déjà désignée pour prendre la suite. «Tanguy trouvait que l’âme du village disparaissait petit à petit et le regrettait, c’était devenu son cheval de bataille», explique Carine Lopes. Pratiquement inconnu des habitants, il a décidé de «partir en outsider et de faire une vraie campagne politique», se souvient François-Louis d’Argenson, son meilleur ami. «On aurait dit la présidentielle, on le voyait partout, devant l’école, devant les commerces, on n’avait jamais vu ça à Grisy», abonde un commerçant de la commune, qui souhaite rester anonyme, de peur qu’on «sache que c’est moi qui vous ai parlé».
«Alors, on se fout de la gueule des gens de Grisy ?»
Il faut dire que les comptes Facebook liés à l’actualité de la commune portent encore les stigmates d’une campagne qui a tourné au pugilat. Dans une lettre ouverte publiée le 20 mars, à deux jours du second tour des élections municipales, l’équipe de Tanguy de Vienne accusait nommément Nadine Gavard de l’avoir placé sous surveillance vidéo. «Et ceci pour pouvoir porter plainte contre lui, en prétendant qu’il faisait campagne la veille du vote, sur la Place, alors que nous savons tous que c’était interdit !» Des allégations que la candidate devenue maire jugeait «complètement fausses et délirantes» dans un droit de réponse mis en ligne dans la foulée. Et d’affirmer : «Cette fin de campagne révèle le vrai visage de ce candidat qui n’a jamais rien fait pour notre commune et n’a aucune expérience municipale. (...) Il est intolérant à la frustration et à la contradiction, surtout avec les femmes et il se victimise sans cesse». Dans un message publié plusieurs jours après sa défaite, Tanguy de Vienne annonçait «porter plainte à son encontre pour diffamation» et déposer un recours «afin de remettre en cause la sincérité du vote du deuxième tour de ces élections, et donc de son résultat». Interrogé sur l’existence de cette plainte, le parquet de Melun n’a pas répondu au Figaro. Après la mort de son ex-époux, Anne Varlet a exhumé dans son téléphone des messages vocaux reçus le 7 février. Une voix, qui paraît modifiée, assène, en jouant sur la sonorité de son nom de famille, dans un premier message : «De Vienne, de Vienne, deviens, tu n’es rien. Tu n’es rien.» Avant qu’un second se fasse plus menaçant : «Alors monsieur de Vienne - en écorchant son nom - on se fout de la gueule des gens de Grisy ? Demain, c’est mal pour vous.»
«Il disait “je suis dans la rue et on me tourne le dos”»
Dans la commune, ça et là, des exemples de calomnies propagées à son encontre se racontent. «Des gens ont fait courir des bruits dégueulasses. Des choses que j’ai du mal à vous répéter… On m’a déjà dit que son père l’avait foutu dehors avec des coups de pied au cul ou que ses sociétés étaient en faillite. J’avais trouvé ça monstrueux. Aujourd’hui, il y en a qui ne doivent pas dormir tranquilles», partage une habitante rencontrée sur la route qui mène au château. Très marquée par le décès du quinquagénaire, «gentil comme tout» et qu’elle avait «toujours vu avec le sourire», elle a tenu à assister à ses obsèques au mois d’août à la basilique Sainte Clotilde à Paris. «Sur le coup, je me suis dit “c’est pas vrai c’est un canular”. J’ai mis plusieurs jours à m’en remettre», confie-t-elle. Alors que Tanguy de Vienne fait son entrée au conseil municipal, la situation devient bientôt insoutenable. Il raconte à son entourage que l’on couvre délibérément sa voix lors des réunions, lors desquelles l’enregistrement des débats qu’il demande est refusé. «Au mois de juillet, il a passé des coups de fil à tous ses amis. Il disait “j’ai tout le village contre moi, ce n’est pas vivable, je suis dans la rue on me tourne le dos”. Il remettait en question son avenir dans la commune, et c’était toute sa vie», se souvient Anne Varlet. Une analyse partagée par son ami et maire de la commune voisine de Brie-Comte-Robert, Yves Grannonio, avec qui il déjeunait régulièrement. «Après les élections, j’ai senti un réel mal-être. Il faut comprendre qui était Tanguy : un vrai gentleman, un aristocrate - il était comte - qui n’était pas de son époque. Très droit et attaché à la parole donnée. Il s’est senti sali, et malheureusement, il n’a pas réussi à reprendre pied», regrette-t-il. À la mairie de Grisy-Suisnes, Nadine Gavard se refuse à tout commentaire. Elle glisse néanmoins qu’après une campagne «très dure, sur les réseaux sociaux mais pas que», ses adjoints ont désormais interdiction de «liker» quoi que ce soit sur les groupes de la commune ou de parler à la presse. Interrogée fin août par Le Parisien, qui avait révélé l’affaire, sa première adjointe Muriel Girault, qui précise qu’elle avait parlé «quand Mme la maire était en vacances», est sur la même ligne : «Nous n’avons malheureusement rien d’autre à ajouter», écrit-elle par courriel au Figaro. En disparaissant, Tanguy de Vienne laisse derrière lui une fille de 16 ans. Seule héritière, il lui incombe désormais la lourde charge du château de Suisnes.