Incendies : dans les Landes et la Drôme, des maires racontent leurs jours de cauchemar
Une partie de Biscarrosse (Landes) tourne encore au ralenti depuis que les feux ont enfin été fixés. Les pompiers sont d’ailleurs toujours là, traitant les lisières de l’incendie pour qu’il ne s’étende pas, ouvrant des voies dans la pinède calcinée. A quelques centaines de mètres à peine, la partie balnéaire de la commune vibrionne avec ses surfeurs, ses parasols plantés sur les 5 kilomètres de plage. Peu à peu, les campings se sont même de nouveau remplis. Mais, à 9 kilomètres, la partie « ville » semble encore sonnée par les huit jours d’incendie ravageur. Pendant cette très longue semaine, plus de 3 000 hectares de sols boisés ont été ravagés. La forêt, qui entoure la commune, du lac à l’océan, est désormais partiellement noire de cendres. Elle demeure interdite au public. Le long de la départementale, serpentant dans un paysage de désolation, certaines bâtisses landaises ont été détruites par les flammes folles. Alors que sa commune balnéaire tente de souffler, Hélène Larrezet – l’édile (divers droite) se fait appeler « Mme le maire » – s’interroge : « Est-ce que le risque, c’est la forêt ? » La forêt, dans ce coin des Landes, on en vit depuis des générations. Elle fait partie de la culture, de l’identité des familles. Jeudi 23 juillet, quand le nom de son adjoint à la sécurité apparaît sur son portable, l’élue n’est pas inquiète : une voiture a pris feu à la bordure de la pinède, l’incident va être vite maîtrisé. La commune abrite un centre de sapeurs-pompiers avec 60 membres, auxquels s’ajoute une compagnie de pompiers de Paris logés au Centre DGA Essais de missiles sur un site militaire au bord de la mer. Le plan communal de sauvegarde, tout juste mis à jour, est actionné par le directeur général des services, et l’édile se rend au poste de commandement des sapeurs-pompiers. Mais, en l’espace de quatre petites heures, attisé par le vent et nourri par un tapis d’aiguilles desséchées, le feu prend une ampleur imprévue et se dirige vers les secteurs habités du nord-est de la commune. « On a vu les trois quartiers les plus anciens, ceux qui ont accueilli les résiniers, nos premiers habitants, partir en fumée… C’était dur, car ici, on est tous fils, fille ou ami de ces familles historiques », raconte Hélène Larrezet.
Fatigue et désarroi
L’élue de 59 ans, ancienne conseillère en gestion de patrimoine, est tout en retenue. D’une voie calme, elle raconte les heures folles de la nuit qui a suivi : la vision de la progression du feu sur les caméras de surveillance, l’urgence à évacuer les quartiers menacés, les fumées qui asphyxient et obligent à faire vider les campings. « A minuit, le vent a tourné et le feu a changé de trajectoire. Au fur et à mesure que les pompiers égrenaient les noms des quartiers touchés, je me demandais “et après ?” J’étais obligée de m’en remettre complètement à eux sur le volet sécurité. C’étaient leurs agents et les gendarmes qui passaient de maison en maison. » La maire comprend alors qu’il va falloir trouver des solutions d’hébergement pour les réfugiés, loger aussi les dizaines de soldats du feu qui arrivent en renfort. Le plan communal de sauvegarde a tout prévu. Sur le papier. Jusqu’alors, le document, qui organise les secours en cas d’événement majeur, déclinant en autant de fiches les systèmes d’alerte, d’information et de protection de la population, n’a jamais été testé. Sept sites sont identifiés pour l’accueil des sinistrés (école, salle culturelle, église, salle d’animation d’un camping, restaurant de plage…). En quelques heures, il faut y abriter 1 500 personnes, prévoir des médecins sur place, organiser des espaces pour les malades, d’autres pour les personnes avec des animaux de compagnie. « Rien n’était prévu pour l’intendance, c’est aux collectivités de s’en occuper. On a réquisitionné les lits de camp de l’armée, ainsi que les tapis de gym et la lingerie des campings, organisé une chaîne logistique pour les repas, trouvé des partenaires pour les dons… », constate Hélène Larrezet. Les nuits sont très courtes, la tension permanente… L’édile, qui se présente comme un « capitaine de bateau », ne veut rien laisser paraître. Seuls ses yeux verts trahissent la fatigue et le désarroi. Une fois les feux contenus, après le retour progressif des évacués dans leurs maisons, il faut faire face au désespoir des couples de retraités qui ont tout perdu, à l’incompréhension des familles modestes qui se démènent avec les assurances ou celles de garagistes qui ne savent plus comment continuer leur activité alors que leur entreprise a été détruite. L’élue doit trouver les mots qui consolent, les solutions durables pour une centaine de familles hébergées en mobil-home. Dégoter aussi des mètres carrés pour les entreprises sinistrées. « C’est cette période provisoire qui s’installe qui m’inquiète. On sent de l’impatience, des moments de colère. Mais il faut aussi penser à se projeter, à valoriser ce qui marche : 85 % de nos 19 000 hectares sont intacts », assure la maire. Avant de lâcher : « J’ai encaissé car il y a eu un tel élan vital de solidarité. Vous savez tout ça, c’est encore difficile d’en parler, c’est trop près… »
Appel au soutien
Cet élan humain a aussi fait tenir Marylène Moucheron. Le 24 juin, la nouvelle maire de Die (Drôme) et son équipe hétéroclite – une liste divers centre qui va du Parti communiste français aux Républicains –, installées depuis moins de trois mois, font face à un feu provoqué par la foudre dans le massif de Justin, au sud de la commune. Quatre Canadair et quelques largages plus tard, l’incendie est éteint. Mais, le 3 juillet, un vent violent réactive les fumerolles et le feu zombie s’étend rapidement. Deux cents hectares, puis 400 partent en fumée. Les renforts terrestres arrivent. La sous-préfecture réclame des lieux de ravitaillement et de repos pour les compagnies. Rien n’est prévu dans le bourg de 4 800 habitants : le plan communal de sauvegarde n’est pas terminé. « Pour le finaliser, on a eu un test grandeur nature. On était une équipe nouvelle, un peu vue comme les chats noirs. Alors on s’est donné à fond », se souvient cette ancienne assistante sociale de 60 ans. La Franco-Belge, ancienne membre du Parti socialiste belge, venue s’installer en 2001 dans le Diois, narre ces trois semaines qui ont bouleversé le quotidien de ses concitoyens. Marylène Moucheron publie sur le compte Facebook de la ville un appel à venir soutenir l’équipe municipale. En quelques heures, une centaine de personnes se signalent. Collectes auprès des grandes surfaces, distribution de bouteilles d’eau, cuisine collective pour nourrir les pompiers, aide à la mise en sûreté d’une colonie de 350 enfants de l’Aide sociale à l’enfance, relais pour solliciter les communes alentour… Des équipes mixtes (élus et bénévoles) se relaient vingt-quatre heures sur vingt-quatre. L’élue se rend compte qu’il faut aussi tenir au courant la population de la progression des feux, des lieux évacués ou de l’état des moyens de secours mis en œuvre. Un bulletin d’information est publié trois fois par jour sur la page Facebook de la municipalité. La maire est rappelée à l’ordre par les autorités qui veulent contrôler la communication. Durant une journée, la page de la ville reste muette. La mairie est alors assaillie d’appels téléphoniques. « J’ai fait comprendre à la préfète qu’il fallait faire de la pédagogie. Leurs communiqués, très techniques, disaient “Tout va bien, il n’y a pas d’habitations touchées”. Mais pour les Diois, qui voyaient leur massif brûler sous l’effet d’un feu hors contrôle, tout n’allait pas bien. On a repris nos publications », relate la maire. Entre le 5 et le 8 juillet, alors que le feu continue sa progression, l’équipe dort peu, fait du porte-à-porte pour suivre les évacuations, accompagner les familles qui doivent partir, persuader ceux qui ne veulent pas laisser leurs bêtes : « C’était important que j’y sois, les gens étaient contents de voir Mme la maire et pas seulement les gendarmes. Mais au niveau ascenseur émotionnel, c’était dur. Rien ne prépare un élu à une telle catastrophe. » L’édile sait maintenant comment évacuer un Ehpad, gérer une intendance d’urgence, et faire appel à la Croix-Rouge ou la fédération de chasseurs pour organiser une cantine pour plusieurs centaines de réfugiés. Et négocier son rôle avec la préfecture.