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Grégory Prats, pilote de Canadair : « Il y a un immense problème de priorisation de l’argent des Français »

Le Figaro · 04/08/2026 · ← revue

Grégory Prats, pilote de Canadair : « Il y a un immense problème de priorisation de l’argent des Français » ENTRETIEN - Alors que les forêts françaises ont été le théâtre d’incendies gigantesques cet été, le pilote examine avec sévérité les moyens accordés par l’État pour les combattre. Si ce dernier avait à sa disposition le même nombre de Canadair qu’il y a dix ans, la catastrophe aurait pu être évitée.

* Grégory Prats est commandant de Canadair et membre du SNPNAC (Syndicat national du personnel navigant de l’aéronautique civile). LE FIGARO. - Les incendies ravagent la France depuis quinze jours . Quel a été le rôle des Canadair dans le combat contre les flammes ce temps-ci et comment ceux-ci ont-ils été déployés ? GRÉGORY PRATS. - Les Canadair sont impliqués dans la lutte directe contre les feux. Nous avons été déployés sur tous les secteurs de feux par petits groupes en raison de nos maigres effectifs. Nous sommes intervenus en Gironde, dans les Landes mais aussi dans le Var ou encore à Fontainebleau un peu plus tôt dans l’été. Nous avons été mis à rude épreuve sur tous les feux sur le territoire national pour aider au mieux le personnel au sol. Vous avez pointé du doigt la dépollution de la Seine, qui a coûté 2 milliards d’euros aux pouvoirs publics, expliquant que cet argent aurait permis d’acheter l’équivalent de dix Canadair et les dix ans de maintenance qui s’ensuivent. Y a-t-il eu un manque de priorisation de l’État dans ses dépenses ? Il y a effectivement eu une négligence que j’ai voulu exprimer lorsque j’ai raconté mon écopage sur la Seine : à ce moment-là, lorsque j’ai pris de l’eau qui « a coûté 2 milliards d’euros », l’absurde de la situation m’a sauté aux yeux. Nous n’étions ce lundi matin-là que deux Canadair à intervenir. Je voulais par-là mettre en évidence le tragique de la situation et le besoin de moyens supplémentaires. J’ai demandé des renforts aériens qui m’ont été refusés car aucun appareil n’était disponible pour cela. Il y a un immense problème de priorisation de l’argent des Français, qui plus est dans un contexte compliqué avec 3 000 milliards de dette. En préférant dépolluer la Seine pour trois épreuves olympiques, l’État a fait des choix qui ne peuvent qu’interroger. Il a négocié un contrat de maintenance au rabais et donc négligé le régalien pour des économies minimes, et malheureusement pas que dans notre domaine. L’hôpital, les forces de l’ordre… Beaucoup de monde souffre de ces choix dans ce pays. Plusieurs mesures ont été prises pendant cette période d’incendies : fermetures d’autoroutes, évacuations massives d’habitants. La réaction a-t-elle à la hauteur, selon vous ? L’État est mauvais en anticipation, on l’a vu. Il se contente de ne travailler qu’en réaction. Si, malheureusement, quatre pompiers sont décédés dans l’exercice de leurs fonctions, reconnaissons qu’il n’y a pas eu de victimes civiles, les évacuations ont été rapides et efficaces. C’est une réussite de ce côté-là. Dans les années 2010, nous avions 12 Canadairs disponibles à chaque début de saison, que nous répartissions dans toutes les zones à risques. Sans l’absence de ces effectifs, nous aurions pu éviter la catastrophe cette année. Quel est le sentiment qui prédomine chez ceux qui combattent les flammes ? Le sentiment qui nous habite est surtout la frustration. Lorsque vous arrivez en Gironde devant un feu de cette ampleur et que vous n’êtes que deux avions pour une telle étendue, vous vous rendez compte que le combat est perdu d’avance. Bien sûr, ce feu est né petit, nous aurions pu le tuer dans l’œuf si nous avions eu assez d’avions, en prépositionnant par exemple deux Canadair à Bordeaux comme c’était l’usage au début des années 2010, pendant l’été. À cette époque, nous avions douze Canadair disponibles à chaque début de saison que nous répartissions dans toutes les zones à risques. Sans l’absence de ces effectifs, nous aurions pu éviter la catastrophe. » LIRE AUSSI - Canadair : la France est-elle bien dotée par rapport à ses voisins européens ? Vous parliez justement du contrat de maintenance que l’État avait signé pour l’entretien des Canadair. Vous avez vécu ces coupes d’effectifs petit à petit. Quelle a été la chronologie ? Tout a commencé par l’externalisation de la maintenance. C’est un problème qui touche de nombreux services publics. C’est le cas des Canadair. Un contrat a été passé avec une société privée, impliquant donc un nombre d’avions non disponibles lors de telle ou telle période de l’année. Nous n’avons que deux avions en service l’hiver pour assurer l’entraînement et l’alerte afin que l’industriel puisse effectuer les visites hivernales sur les autres avions dans l’optique d’une simple réduction des coûts. Nous voulions en contrepartie pouvoir bénéficier de nos appareils durant les quatre mois de l’été. Ce n’est pas le cas. Au contraire, un de nos avions est même resté en maintenance jusqu’au 27 juillet. Un Dash n’est toujours pas sorti de sa visite de maintenance. Douze avions permettent de couvrir efficacement seulement trois feux de moins de 50 hectares. Au lieu de cela, nous devons combattre des feux déjà établis avec seulement deux avions, ce qui est insuffisant Il est inadmissible que ce calendrier ait été accepté par la direction. Les douze avions devraient au moins être disponibles lors de la saison des feux. Au lieu de cela, les équipes de maintenance sont sous-dimensionnées pour des raisons de coupes budgétaires. C’est bien évidemment la logique du coût et du profit, faire un maximum en dépensant le moins. Les gens qui travaillent sur nos appareils sont sous pression et peuvent commettre des erreurs qui peuvent impacter notre sécurité en vol. On touche du doigt la limite du partenariat public-privé. Le régalien et l’opérationnel entrent en collision avec le secteur privé, le profit et la rentabilité. L’État, pour mettre des pansements sur ses défaillances, se contente de louer du matériel privé. Quelles sont, selon vous, les voies à suivre pour qu’une telle situation ne se reproduise plus ? Il faut naturellement demander plus de matériel. Le président nous a promis plus d’avions mais, vu le rythme de livraisons, je pense qu’ils arriveront au compte-goutte. D’un point de vue climatique, les épisodes d’incendies vont être amenés à se multiplier, nous allons avoir besoin de davantage de moyens. Douze avions permettent de couvrir efficacement seulement trois feux de moins de 50 hectares. Au lieu de cela, nous devons combattre des feux déjà établis avec seulement deux avions, ce qui est insuffisant. C’est pourtant la stratégie établie du combat contre les flammes en forêt française : attaquer les feux naissants à la racine, de façon à ne pas se retrouver avec des feux de grande ampleur, ce qui diviserait les moyens que nous pouvons mettre en œuvre. Manquer de matériel, c’est continuer à s’exposer à de telles catastrophes.