« Fidèles, avec des différences » : depuis son fief de Nice, Eric Ciotti appelle son alliée Marine Le Pen à adhérer à la retraite par capitalisation

Baron local et influenceur national : c’est ainsi que se voit désormais Eric Ciotti, à en juger par la rentrée politique que lui a offert, samedi 5 septembre, l’Union des droites pour la République (UDR), un parti tout entier tourné vers son chef. La jauge des visiteurs sur le pré de Levens, à 45 minutes de route de montagne de Nice, a plus que doublé – soit 6 000 spectateurs revendiqués, nourris de pans-bagnats et abreuvés de rosé. Plusieurs dizaines de maires du territoire étaient aussi présents, ainsi que le président du département des Alpes-Maritimes – l’ex-Les Républicains Charles-Ange Ginésy – et les principales figures lepénistes de la Côte d’Azur. C’est l’effet « maire de Nice ». Depuis mars, la chute de Christian Estrosi et la prise conjuguée de la municipalité et de la métropole, Eric Ciotti a désormais beaucoup d’obligés. Mais aussi un destin national qu’il n’oublie pas : la loi n’interdit pas d’être à la fois édile et ministre, glisse-t-il, lorsqu’on lui demande si son engagement à Nice signifie qu’il ne participerait pas à un gouvernement d’extrême droite. Deux mois plus tôt, Eric Ciotti aurait eu des airs de possible premier ministre de Jordan Bardella. Le 7 juillet, la décision de justice condamnant Marine Le Pen en appel tout en lui rendant son éligibilité, l’a fait reculer dans la hiérarchie et l’a privé d’un candidat plus sensible à ses propositions libérales. Pour autant, l’ex-leader du parti gaulliste ne désarme pas : sur scène, il a repris sa demande d’une part de capitalisation dans le système des retraites, critiquant de fait le quasi-statu quo revendiqué par Marine Le Pen et condamnant la suspension de la réforme d’Elisabeth Borne, pourtant votée par le Rassemblement national (RN). « Notre système de retraites est menacé et ne pourra plus tenir (…) Les déficits se creusent, l’évolution démographique est là, oui nous devons changer de système. (…) Une alliance se nourrit aussi de différences : oui, je pense qu’il faudra travailler plus, et je le redis à Marine Le Pen, nous aurons besoin d’installer une dose de capitalisation pour nos retraites. »
« Peser de tout notre poids »
Ce projet d’une part de capitalisation, que Jordan Bardella ne peut désormais porter que mezza voce et que le conseiller François Durvye, renvoyé par Marine Le Pen, n’est plus là pour défendre, Eric Ciotti continue de le porter haut et fort. Cette semaine, disent ses proches, il a échangé plusieurs heures avec la candidate à l’Elysée, notamment à ce sujet. Il en a tiré cette impression : la messe n’est pas dite. Marine Le Pen ne serait pas opposée au principe. « Elle ne dit pas, comme le fait la gauche, que la capitalisation va appauvrir les gens », s’accroche-t-on à l’UDR. Des experts sollicités par le parti ciottiste abreuveraient le RN de notes pour mettre en place ce mécano, dont l’immense difficulté consiste à financer ce « pilier de capitalisation ». Même la maire de Menton (Alpes-Maritimes) Alexandra Masson, une proche de Marine Le Pen sensible à l’orientation libérale d’Eric Ciotti, laisse entendre que le format définitif de la réforme des retraites de la candidate du RN n’est pas ficelé : « Elle enrichira [sa feuille de route] au fil de la campagne, laissez-lui le temps. Il y a encore des points sur lesquels le programme peut évoluer. » Autres divergences affichées ce samedi, entre Eric Ciotti et Marine Le Pen : le projet de réforme territoriale de cette dernière, qui prévoit la suppression des intercommunalités, des départements et des régions, remplacées par des provinces, d’une taille intermédiaire – elle souhaite conserver les départements – et le soutien déterminé à l’Ukraine, jusqu’à ce qu’elle « recouvre sa souveraineté et sa liberté ». Le premier vice-président du RN, Louis Aliot, a affirmé, jeudi, sur BFM qu’il « coupe[rait] le robinet » de l’aide à Kiev en cas de victoire en 2027. Des discordances dans l’alliance ? Non, « des différences » assumées selon Laurent Castillo, député européen (UDR) et probable futur sénateur des Alpes-Maritimes : « Nous sommes des partenaires fidèles ; nous voulons peser de tout notre poids. »
Aiguillon idéologique
Dans le premier temps de la campagne, Eric Ciotti ne devrait pas jouer d’autre rôle que celui d’aiguillon idéologique et de rabatteur de « relais d’opinion » dans la bourgeoisie de droite. A Nice, il veut convaincre de l’efficacité de la recette qu’il préconise pour la France : baisse des impôts et des dépenses publiques. Aucun déplacement commun avec Marine Le Pen n’est prévu pour l’instant, et un grand meeting à Nice sera programmé en fin de campagne. Le point de bascule, estime-t-on dans l’entourage du président de l’UDR, sera le retrait espéré de Bruno Retailleau en faveur d’Edouard Philippe. Alors, « toute une partie des élus LR devra, soit par conviction, soit par nécessité nous rejoindre ». Des élus, mais pas de poids lourds tels François-Xavier Bellamy et David Lisnard : le premier « est trop attaché à Saint-Germain-des-Prés », le second, maire de Cannes, « ne veut pas décevoir le monde du cinéma », persifle-t-on autour du maire de Nice. Les premières défections, espère-t-on à l’UDR, viendront dès les élections sénatoriales, où un ou deux sénateurs LR au moins pourraient rejoindre un groupe UDR-RN. Avec les trois élus espérés en Alpes-Maritimes, et possiblement un ou deux dans le Tarn-et-Garonne et le Tarn, l’UDR pourrait compter autant de sénateurs que le RN. Et briguerait, dans cette hypothèse, la présidence du groupe commun, confirme un proche d’Eric Ciotti. Le petit allié se sent pousser des ailes. Mais nulle inquiétude, a rappelé Bernard Chaix, député et ami du maire de Nice, en prologue du meeting : « Eric Ciotti est un modèle de fidélité, vous le savez ! »