Revue de presse

Copie archivée
📄 Copie archivéeAbonné (cookies session)Reformaté pour la lecture — sans pub ni fioriture.Ouvrir l'original ↗

Face au cancer, le maire de Rouen Nicolas Mayer-Rossignol a fait le choix de la transparence

Le Monde · 22/09/2026 · ← revue

Le 27 avril, Nicolas Mayer-Rossignol arrive à l’hôpital de Rouen « sans aucun stress, les mains dans les poches ». Le maire socialiste de la ville, âgé de 49 ans, est atteint d’un cancer depuis cinq ans et il doit faire un contrôle. Après avoir subi trois opérations en quatre ans et enduré une année d’immunothérapie, il est confiant : les résultats de son examen, en décembre 2025, étaient rassurants. Pourtant, les nouvelles ne sont pas bonnes. Le cancer a encore récidivé. « Les fois précédentes, j’étais en mode combatif. Là, j’ai vraiment accusé le coup », confie-t-il. Après l’examen, Nicolas Mayer-Rossignol rentre à la mairie à pied. Il fait beau et ce n’est qu’à un quart d’heure de marche. Mais le maire est « totalement sidéré, sonné, abasourdi », sentiments qui laissent peu à peu la place à « une profonde angoisse ». Arrivé devant l’hôtel de ville, un homme qui sort de l’état civil l’interpelle. Il est en panique. En conflit avec la mère de son jeune enfant, il ne lui reste plus que quelques jours pour faire reconnaître ses droits de père. « J’ai ressenti que c’était la chose la plus importante de sa vie, se rappelle Nicolas Mayer-Rossignol. Il avait besoin de mon attention maintenant. Je ne pouvais pas lui dire : “Laissez-moi tranquille…” » Maire et malade, impossible de dissocier les deux. L’élu en a tiré la conclusion qu’il valait mieux jouer cartes sur table. En novembre 2024, il rend public le cancer de la vessie dont il est atteint. Depuis, il tient régulièrement la chronique de sa maladie. Le 29 juin de cette année, il évoque dans un communiqué les mauvais résultats du 27 avril. Annonçant de nouveaux examens en octobre, il écrit : « Je continuerai d’être transparent sur ma situation de santé. » La décision de révéler son état de santé n’a pas été simple à prendre pour le maire de Rouen. Lorsque la maladie a été diagnostiquée, fin 2021, Nicolas Mayer-Rossignol n’en a parlé à personne, son épouse exceptée. « Une sorte de déni, reconnaît-il. J’ai fait l’opération et je suis sorti de là en me disant que c’était fini. » Mais ça ne l’était pas. Il y a eu une première récidive en avril 2023, puis une autre en juin 2024. La maladie s’installe dans la vie du maire. Et il se persuade qu’il doit le dire. « Ça m’a libéré, confie-t-il. C’est difficile de garder ça pour soi, surtout si ça continue… » Sans compter les situations devenues problématiques. L’élu évoque cette réception à l’hôtel de ville, le 19 avril 2023. L’équipe de hockey sur glace, les Dragons de Rouen, vient de remporter un 17e titre de champions de France. Mais le maire n’est pas là. Il est à l’hôpital et personne n’est au courant. On s’irrite de son absence pour un événement aussi important localement. Ce jour-là, les supporters n’ont pas compris. Et Nicolas Mayer-Rossignol a saisi que cette situation ne pouvait pas s’installer. D’autant que la nouvelle commence à se répandre. En pleine campagne des élections législatives de juin 2024, la sénatrice PS de Seine-Saint-Denis, Corinne Narassiguin, reçoit un message sur son site Internet. Un internaute – se disant sympathisant du Nouveau Front populaire – dénonce anonymement le maire de Rouen, alors en pleine intervention chirurgicale, qui d’après lui n’est pas « en mesure d’assurer pleinement ses fonctions et n’a pas jugé bon d’en informer les premiers concernés : ses administrés. La perspective qu’un poste de ministre lui soit proposé paraît encore plus indécente ». Certes, il y a la fatigue physique et la fatigue psychologique. « C’est le côté Le Jour sans fin », soupire-t-il. Le traitement d’immunothérapie de 2025 a été éprouvant. C’est la raison pour laquelle il le faisait le vendredi midi, préférant les réunions en visio à celles en présentiel l’après-midi. « Mais je ne me suis jamais arrêté », indique-t-il.

Les mentalités évoluent lentement

Le président du conseil départemental, Bertrand Bellanger (divers droite), confirme qu’il tient la barre. Quand on exerce un mandat exécutif, poursuit-il, « on est hanté en permanence par sa capacité à exercer des responsabilités qui nous dépassent ». Son opposition municipale approuve : Grégoire Houdan, conseiller municipal Rassemblement national, ne discerne « aucun problème » dans la manière dont le maire dirige la ville : « il n’est pas seul, il a une équipe », précise-t-il. Soulignant « des désaccords très forts » sur le fond, Grégoire Houdan salue cependant « son esprit de transparence ». « C’est bien qu’il nous tienne au courant », déclare-t-il. Rendre public une maladie est une démarche qui ne va pas de soi, surtout dans un pays aussi peu à l’aise avec la santé des responsables politiques. C’est un tabou. Jusqu’à sa mort en fonctions, en 1974, les Français n’ont pas été informés de la maladie de Waldenström dont souffrait leur président, Georges Pompidou (1969-1974). Ils n’ont appris qu’en 1992 que François Mitterrand (1981-1995) a été diagnostiqué d’un cancer de la prostate six mois seulement après son élection, longtemps occulté par des bulletins de santé mensongers. En 2005, enfin, l’accident vasculaire cérébral de Jacques Chirac (1995-2007) avait été minimisé par l’Elysée. C’est dire si les mentalités évoluent lentement. « Lorsque les enjeux sont élevés, surtout lorsqu’il s’agit d’une responsabilité en matière de défense concentrée sur une personne, la transparence ne peut pas être totale, car c’est la sécurité du pays qui est en jeu, analyse l’historien Eric Roussel, biographe de Pompidou ou de Mitterrand. Ce n’est pas la même chose quand on parle du maire d’une grande ville. » Cependant, tout est question de tempérament. Charles de Gaulle (1958-1969) « aurait considéré devoir renoncer à ses fonctions s’il n’avait plus été en état de les exercer », note l’historien Arnaud Teyssier, quand Georges Pompidou, François Mitterrand ou Jacques Chirac se sont maintenus au pouvoir jusqu’à l’extrême limite de leurs forces. Question d’époque, également. « Il s’est produit une évolution de la société : les gens parlent sans doute plus volontiers de leur maladie. Mais ce sont des choses de toute façon plus difficiles à cacher aujourd’hui… », note l’auteur de Charles de Gaulle. L’angoisse et la grandeur (Perrin, 2024). Les soutiens du maire de Rouen vantent la portée symbolique de cette révélation. Florence Herouin-Léautey, député socialiste de Seine-Maritime, a été son adjointe pendant quatre ans. Elle relève que les cancers masculins sont plus tabous que ceux des femmes. « Parce que, considère-t-elle, la maladie, c’est la faiblesse. Et la faiblesse, ce n’est pas masculin. Un homme, c’est fort ! »

Un lien avec les administrés

Le geste de transparence de l’élu est aussi un moyen de rompre avec une tradition française qui fait de l’homme politique une figure infaillible. « Le politique, ce n’est pas le roi thaumaturge nimbé de puissance divine, c’est un être humain », rappelle Raphaël Glucksmann, candidat Place publique à la présidentielle de 2027, dont Nicolas Mayer-Rossignol est responsable du programme présidentiel. Il voit dans le choix du Normand « une approche plus juste, plus démocratique de la politique ». La députée Florence Herouin-Léautey assure que, lors de ses déplacements en circonscription, on lui parle de la santé du maire « chaque semaine ». Nicolas Mayer-Rossignol, lui-même, pense que cela crée « un lien avec les administrés, parce que le cancer touche tout le monde ». En allant chez le coiffeur, cet été, il raconte qu’un homme l’a interpellé. « Ah, Monsieur le maire, comment ça va, la santé ?, a-t-il demandé. Moi, je suis en rémission. Je pense à vous. » « Ça fait chaud au cœur », souffle l’édile… Après le maire de Rouen, d’autres élus nationaux ont confié devoir ou avoir dû se battre contre un cancer. Ce fut le cas de la présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, annonçant en janvier 2025 être traitée pour un cancer depuis trois ans. L’ancien ministre de la santé (de juillet à décembre 2023) et député (Place publique) des Yvelines depuis 2024, Aurélien Rousseau, avait lui aussi parlé de son cancer en juin 2025. Nicolas Mayer-Rossignol décide de faire de ce choix un acte politique. D’abord en déclarant sa maladie en plein « Movember », une opération annuelle lancée en 2003 par des Australiens afin de sensibiliser aux cancers masculins et de recueillir des fonds pour la recherche. Mot d’ordre : porter la moustache en novembre. Ce à quoi Nicolas Mayer-Rossignol s’astreint. Mais, comme élu local, il a aussi lancé un plan d’action visant à soutenir les personnes malades parmi les 5 000 agents territoriaux de la ville et de la métropole rouennaise. Un sujet « encore largement tabou », regrette-t-il : « Les gens n’osent pas en parler parce qu’ils ont peur de rater une promotion, d’être mis à l’écart, d’être ostracisé plus ou moins consciemment. » Et quand on exerce des responsabilités politiques, la maladie s’installe aux confins de l’intime et du public. Ce qui n’est pas sans provoquer, parfois, « des situations un peu cocasses », reconnaît l’élu. C’est au centre hospitalier universitaire de Rouen que Nicolas Mayer-Rossignol a suivi son traitement et s’est fait opérer. Un CHU « qu’en tant que maire, je préside, rappelle-t-il. Et vous vous retrouvez tout nu devant des personnes que vous croisez au conseil d’administration ou dont vous soutenez tel ou tel projet… » La maladie est aussi un moyen de parler de santé environnementale. Certains cancers sont liés, en effet, à l’exposition prolongée à des produits toxiques. Le maire est persuadé que c’est « probablement » la piste à privilégier dans son cas. La vallée de la Seine est un creuset d’activités industrielles depuis longtemps : raffinage, production d’énergie, industrie chimique ou automobile… Or, souligne Nicolas Mayer-Rossignol, « il y a une corrélation entre les territoires à dimension industrielle forte et certains types de maladie. C’est très clair ».

« Sentiment d’urgence »

Quoi qu’il en soit, le maire reconnaît avoir « un sentiment d’urgence à agir », être « plus direct » qu’avant. Ce que confirme Raphaël Glucksmann : « Une réunion politique, c’est beaucoup de parlotte, de théâtre… Nicolas est sorti de tout ça. Il a un rapport strict à la vérité, avec un côté incisif, tranchant quand il s’exprime. » Certes, la vie d’élu local est éprouvante : ni soirées, ni week-ends, et les proches qui s’inquiètent. Mais, argumente M. Mayer-Rossignol, le travail est aussi un moyen de sortir de la maladie. Il lui est arrivé d’aller à des réunions « avec une poche collée à la jambe », se remémore-t-il. Et « ça me sortait de la morbidité de la maladie, qui enferme, qui isole ». Donc, il continue. Même si « je suis forcé de faire des choix ». Deux fois candidat pour être premier secrétaire du Parti socialiste (en 2023 et en 2025), il se fait plus discret au niveau national. « Ces derniers mois, je n’ai pas fait un média national, indique-t-il. Parce que pour participer à la matinale, à 7 heures, il faut partir à 5 heures. Le week-end, je ne peux pas faire toutes les manifs tout le temps. La maladie, ça force à prioriser, à devoir dire non. » Si l’idée d’arrêter lui a effleuré l’esprit dans certains moments difficiles, il veut prendre part au combat de la présidentielle. Hors de question, pour le Normand, d’imaginer que le Rassemblement national puisse remporter le scrutin de 2027.