Enquête sur Edouard Philippe : la plaignante publie un livre pour donner sa version des faits

Jusqu’ici, le grand public la connaissait sous le pseudonyme de Judith. A l’origine de l’information judiciaire ouverte en mai par le Parquet national financier (PNF) pour « harcèlement moral, favoritisme, détournement de fonds publics, prise illégale d’intérêts et concussion » contre le maire Horizons du Havre, Edouard Philippe, et l’une de ses adjointes, la haut fonctionnaire franco-allemande, ex-directrice générale adjointe (2020-2023) de la communauté urbaine Le Havre Seine Métropole, a décidé de sortir de l’anonymat et de donner sa version des faits à travers un livre au vitriol (Judith contre Goliath, 256 pages, 22,90 euros) publié mercredi 14 octobre par l’éditeur indépendant belge Patchenco Editions. Une date qui tombe mal pour l’ex-premier ministre (2017-2020) – qui n’est pas poursuivi à ce stade et demeure présumé innocent –, en plein début de campagne présidentielle. Auprès du Monde, Cornelia Findeisen affirme pourtant ne pas « avoir choisi ce calendrier » de publication et assure qu’elle aurait « préféré ne jamais avoir à écrire ce livre. Le reste – les procès d’intention, le “pourquoi elle, pourquoi maintenant” – fait partie du parcours de tout lanceur d’alerte ». Enarque issue de la même promotion qu’Emmanuel Macron, passée par plusieurs collectivités (dont Pau), éphémère militante au Parti socialiste et un temps intéressée par une candidature aux législatives sous les couleurs d’En marche ! en 2017, Cornelia Findeisen se défend de tout intérêt partisan. « Dans une affaire d’atteinte à la probité, ce qui est en cause, ce n’est pas mon préjudice à moi, c’est l’intérêt général, c’est l’argent public. » Elle estime que son livre « ne commente aucune procédure en cours : la justice fait son travail, le livre fait le sien, qui est de raconter une expérience. Quant à la présidentielle, s’il fallait se taire chaque fois qu’une élection approche, en France, on ne parlerait jamais ». Reconnue comme lanceuse d’alerte début 2025 par le Défenseur des droits – un statut confirmé en juillet par le tribunal administratif, qui a débouté la communauté urbaine du Havre de son recours –, la haut fonctionnaire revient dans son ouvrage, que Le Monde a pu consulter, sur l’affaire qui a secoué la communauté urbaine : les éventuels conflits d’intérêts et potentielles infractions résultant d’une convention d’objectifs pluriannuelle, cosignée, le 30 juillet 2020, par Edouard Philippe, en tant que président de la collectivité. Et par son « amie de longue date » Stéphanie de Bazelaire, non pas en tant qu’adjointe à la mairie chargée du numérique et conseillère communautaire à la communauté urbaine, mais en tant que présidente bénévole de l’association LH French Tech, chargée d’animer et d’exploiter la Cité numérique du Havre. Un bâtiment qui « a coûté 27 millions d’euros au contribuable », comme l’écrit Cornelia Findeisen.
« Un terrain miné »
Cette convention SIEG (service d’intérêt économique général), dérogeant aux règles de la mise en concurrence dans certains cas de marchés publics, liait la métropole et LH French Tech pour quatre ans et fixait le versement à l’association d’une « compensation de service public » de 2,154 millions d’euros par la collectivité. Mais en mars 2022, la communauté urbaine, qui avait déjà versé la moitié de la somme, a voté la rupture anticipée de cette convention et du bail d’occupation de la Cité numérique, face à la trajectoire budgétaire intenable de l’association. Cornelia Findeisen, chargée du dossier LH French Tech à la communauté urbaine du Havre, évoque dans son livre « un terrain miné ». Elle raconte avoir eu un « haut-le-cœur » en découvrant, peu après son arrivée, la convention corédigée par les juristes et la direction des affaires financières de la collectivité et cosignée par Edouard Philippe, « également conseiller d’Etat, donc rompu au droit public et aux règles applicables aux marchés publics ». Tout en dénonçant les nombreuses « casquettes » de Stéphanie de Bazelaire dans ce dossier – elle finira par obtenir « de haute lutte » sa démission à l’été 2021 de la présidence de LH French Tech –, la haut fonctionnaire évoque dans son livre la consigne d’Edouard Philippe de « remplir » la Cité numérique. Malgré tout, raconte-t-elle, « l’activité » de LH French Tech est « inexistante » et son « train de vie déraisonnable, avec des recrutements et des niveaux de salaires dont on peine à saisir la justification ». Malgré un « énorme malaise » au sein de l’exécutif havrais, la collectivité décide finalement de résilier de manière anticipée la convention avec l’association. Mais « Edouard Philippe veut à tout prix qu’on sauve la LH French Tech, qu’on lui trouve un nouveau projet, certes plus modeste, mais qui lui évitera la liquidation, donc la disparition. (…) D’abord via une subvention de fonctionnement classique. Ensuite, au travers de financements fléchés par projet », détaille la haut fonctionnaire. L’association finira par être liquidée judiciairement au printemps 2023. « Tout liquidateur un peu zélé se rendra compte du montage illégal de la convention et du projet », auraient avancé, selon l’autrice, un représentant de LH French Tech et son avocat, lors d’échanges rugueux en 2022 avec les équipes de la communauté urbaine. Sollicité, le président de l’association n’a pas répondu.
« Il ne faut plus laisser de traces »
La haut fonctionnaire écrit avoir découvert, en septembre 2022, que les juristes de la collectivité avaient déjà « identifié le risque [pénal et juridique] plus de deux ans auparavant. Avant même la signature de la convention par Edouard Philippe, ils avaient alerté. A plusieurs reprises, même. On ne les avait pas suivis ». Sur demande de la directrice générale des services (DGS), elle rédige, le 28 septembre 2022, une note circonstanciée à l’attention d’Edouard Philippe. « Je mesure la gravité de la situation, mais je continue à penser qu’il existe une réponse, quelque part, au sommet. Qu’Edouard Philippe dispose de la solution. Il n’aurait jamais pris de tels risques ! Ce serait parfaitement insensé ! », raconte l’intéressée, qui indique que, alors que « des réunions se tiennent encore sur le sujet (…), dans le bureau de M. Philippe, en présence de Mme de Bazelaire », sa DGS lui « intime par SMS » de se mettre « à l’écart » du dossier. Avant de lui dire « à l’oral » : « Je ne veux plus aucun écrit sur le sujet. Ni par mail ni par texto. A partir de maintenant, il ne faut plus laisser de traces. » Finalement, en avril 2023, Edouard Philippe adresse une missive à la haut fonctionnaire – qui avait saisi le Défenseur des droits trois semaines plus tôt – pour lui notifier sa décision de ne pas renouveler son contrat à durée déterminée, en raison d’un prétendu défaut d’expertise et d’implication. « Edouard Philippe n’a aucune solution à apporter à la situation que je lui exposais dès septembre 2022. J’en conclus que les pressions que j’ai subies ne sont pas seulement le fait de la DGS. Les couvre-t-il ? Les valide-t-il ? Les reprend-il à son compte ? Le courrier ne laisse pas vraiment de doute, écrit-elle. Pour moi, si j’observe la chronologie, sa décision de ne pas renouveler mon contrat est motivée par mon alerte (…). » En septembre 2023, elle dépose plainte auprès du PNF. Sollicités concernant la sortie de l’ouvrage, Edouard Philippe et la communauté urbaine n’ont pas souhaité commenter. En mai, l’édile du Havre avait considéré « ne pas avoir enfreint la loi » dans ce dossier et disait vouloir « s’expliquer le plus rapidement et le plus complètement possible ». Il a déjà été entendu librement dans le cadre d’une enquête préliminaire du PNF, en marge de perquisitions réalisées dans la cité normande en avril 2024.