Dans les décombres de sa mairie incendiée, Guillaume Guérin déterminé à relever l’honneur de la République

Dans les décombres de sa mairie incendiée, Guillaume Guérin déterminé à relever l’honneur de la République PORTRAIT - Depuis l’incendie de son hôtel de ville, samedi soir, Guillaume Guérin incarne une République prise pour cible. Enfant du pays nourri aux joutes politiques familiales et gaulliste assumé, l’élu de 39 ans tient tête à l’État et à l’ultragauche avec un franc-parler qui ne date pas des dernières émeutes.
Depuis samedi soir, son visage a fait le tour du monde avec les images de l’hôtel de ville de Limoges livré aux flammes. Et ses mots, d’une franchise qui ne s’embarrasse d’aucune précaution, résonnent jusqu’aux coins les plus reculés du pays. En l’espace de quelques heures, Guillaume Guérin s’est mué en symbole d’une République attaquée. Le maire de Limoges « dort très peu » depuis que des casseurs ont mis le feu au bâtiment. S’il avoue être « très triste pour les Limougeaudes et les Limougeauds », il se dit surtout soucieux. « On est arrivé à un degré de bêtise humaine et de haine à l’égard des institutions, de la part de certains, qui m’inquiète pour l’avenir de ce pays. » Dimanche soir, sa grande silhouette dépassait du cortège de plusieurs milliers de personnes venues marcher dans le centre-ville. Dans la foulée, il a pris l’État à partie, reprochant à la police nationale d’avoir manqué de moyens face aux émeutiers, puis lui a fixé un ultimatum. Faute d’un financement intégral de la reconstruction, il démissionnera, avec sa majorité. Matignon a fini par promettre que la mairie « sera reconstruite ». « Je vois quelqu’un de combatif, de courageux et qui met toute son énergie pour les Limougeauds, quitte à lui-même annoncer qu’il pourrait quitter ses fonctions », salue son premier adjoint, Jérémy Eldid, du parti radical de gauche (PRG), en garantissant que le maire est quelqu’un « qui n’est pas attaché à son siège mais aux habitants » et qui « va parler à la télé comme il va parler à un ministre ». L’élu va plus loin encore : « Je vois un homme d’État », dit-il avant de lui prêter une destinée nationale : « On voit quelqu’un qui parle aux Limougeauds, mais je crois qu’il est en train de parler à l’ensemble des Français. » Il raconte aussi cette scène, devant 400 agents municipaux, où le maire, d’ordinaire peu enclin à montrer ses sentiments, leur a lancé les larmes aux yeux : « La République, c’est vous. » Une posture empathique soulignée par Gulsen Yildirim, représentante de l’opposition au conseil municipal et membre du PS, qui le connaît depuis bien longtemps : elle a été sa professeur de droit. Le 17 octobre, dit-elle, « il a fait ce qu’il a pu en étant, je pense, affecté personnellement. C’est aussi le côté humain qui parle. Il m’a notamment demandé si je souhaitais m’exprimer samedi soir à ses côtés, j’ai trouvé ce geste très républicain. » Dans les rues de Limoges, même ceux qui ne l’ont pas élu saluent sa tenue. Le drame a balayé tous les clivages. « Même si je n’ai pas voté pour lui, on peut être fiers de notre maire, glisse Marie-Pierre, une sympathisante socialiste croisée dans la marche. Ce sont dans ces moments-là qu’on voit qui peut tenir la maison. » Michel, fidèle électeur de droite depuis l’époque du RPR, y va lui aussi de ses louanges : « On dirait qu’il a quarante ans d’expérience politique derrière lui, s’étonne le Limousin. Ce n’est pas rien d’arriver à tenir des propos cohérents et offensifs dans un tel contexte, car les émotions peuvent vite prendre le dessus. »
Un engagement très jeune
À Limoges, pourtant, personne ne découvre véritablement ce ton et cette habilité. À 39 ans, le premier magistrat de la ville cultive depuis longtemps l’envie de bousculer sa commune. « Ça se voyait très tôt qu’il avait envie d’aller loin », se souvient un observateur de la vie politique locale, qui l’a connu étudiant à l’UNI. À l’époque, il ne se met pas en avant, mais c’est lui « le cerveau » de la bande, sous son allure de « parfait étudiant de droite » avec son petit sac en cuir, qu’il garderait encore précieusement dans son bureau de l’agglo. Puis viennent les premières conférences de presse, dans le fond des cafés de Limoges, devant une poignée de journalistes. Les ténors de la droite repèrent vite le jeune homme. La politique, Guillaume Guérin l’a apprise à table. Né dans ce qui était autrefois la capitale de la région, il a grandi entre une branche familiale gaulliste et RPR et une autre fidèle à la SFIO puis au PS, avec plusieurs élus parmi ses aïeux. Dès 6 ans, il assiste aux joutes des repas de famille. « Ça commençait toujours très bien au début, mais ça finissait mal, en principe, à la fin », sourit-il. De ses jeunes années dans une commune restée durant un siècle aux mains des socialistes, il tire une conviction : l’alternance est « un des fondements de la démocratie » et Limoges mérite autre chose que le « socialisme municipal », alors « bien essoufflé ». Ses camarades de l’UMP, dans lequel il a pris sa carte dès ses 17 ans, lui rient au nez. « Guillaume, tu ne te rends pas compte, Limoges, c’est cent deux ans de socialisme ! » Le jeune homme, lui, observe déjà le glissement d’une partie de l’électorat de cette ancienne ville ouvrière vers le RN. En 2014, on lui tend l’investiture. Il la refuse. « J’avais 27 ans, je ne me trouvais pas le candidat idéal. » Au retour d’une partie de chasse, il convainc le LR Émile-Roger Lombertie de se lancer contre le maire PS sortant, Alain Rodet. Le pari réussit, la « Rome des socialistes » tombe. Guillaume Guérin devient son premier adjoint, puis est chargé des finances et, enfin, prend la présidence de Limoges Métropole en 2020, avant de succéder à son aîné à la mairie, en mars dernier. Entre-temps, il a mené l’opposition de droite au conseil régional de Nouvelle-Aquitaine, sans jamais rompre le dialogue avec le président socialiste, et a pris la vice-présidence de l’Association des maires de France aux côtés de David Lisnard, venu le chercher. Guillaume Guérin aurait pu faire carrière ailleurs. Salarié depuis 2012 d’un cabinet d’expertise foncière, agricole et immobilière installé dans l’Indre, on lui a un temps suggéré de s’y implanter. « Si je dois faire ma politique quelque part, je la ferai à Limoges », a-t-il tranché. Nicolas Sarkozy lui reprochait alors de gâcher « un bel avenir ». « Finalement, il n’a peut-être pas eu complètement raison », s’amuse le maire de Limoges aujourd’hui.
« Je dis ce que j’ai à dire »
Rompu aux joutes électorales, Guillaume Guérin voit ses adversaires le classer volontiers dans la droite dure. Il assume une filiation gaulliste et chiraquienne, revendique sa proximité avec François Baroin et David Lisnard, ce « candidat du pays réel ». Mais il a pris ses distances avec les partis, « très bons sur la théorie et beaucoup moins bons dans la pratique des faits ». Pas de maître à penser non plus. « Je ne suis pas “gouroutisé” par un groupe. » Gouverner, résume-t-il, c’est « la compréhension du réel ». En mars, il a ainsi scellé avec le Parti radical de gauche une alliance inédite dans une ville de plus de 100.000 habitants, ralliant Jérémy Eldid, qui siégeait jusque-là dans l’opposition. « C’est un homme de consensus », assure l’élu municipal. Guillaume Guérin, lui, répète qu’« on est toujours plus fort à plusieurs que tout seul » et se flatte de savoir « écouter les idées des autres, même si elles ne sont pas les (s)iennes ». Ce qui ne l’empêche pas de cogner. « Je dis ce que j’ai à dire quand je ne suis pas content. Parfois, peut-être de manière un peu brutale, mais c’est parfois la seule façon de faire avancer les choses. » Un « discours de vérité » qui « dérange », selon son premier adjoint. Et si Gulsen Yildirim, adversaire dans les urnes depuis une vingtaine d’années, confirme de « nombreux désaccords politiques », l’élue de gauche le qualifie « d’animal politique » qui « respecte l’expression au conseil municipal, contrairement à son prédécesseur ». Pour souffler, le maire de Limoges file vers les massifs et les forêts du Limousin. Chasseur de bécasse le week-end avec ses amis, pêcheur à la mouche ou au coup, il a même décroché un titre de champion de France de pêche au début des années 2000. Ces paysages, il les connaît par cœur. C’est pourtant de l’un d’eux que vient, selon lui, la menace. Régulièrement pris pour cible par l’extrême gauche, il alerte sur le plateau de Millevaches depuis des années, qu’il décrit comme un « élevage de l’ultragauche », avec des militants présents jusque dans les mairies. « Ils sont taiseux. Ils ne font pas de bruit. Mais ils sont là. Et le jour où ils vont descendre dans la capitale, ça fera mal. » Puis il lâche : « Voilà, c’est fait. » L’enquête dira qui a allumé l’incendie de samedi. Mais, pour le maire, l’avertissement s’est déjà vérifié : un suspect proche de l’ultragauche a été interpellé mardi. Guillaume Guérin laissera la justice, en qui il a confiance, faire son travail. Lui est déjà tourné vers l’avenir. Car il faut désormais rebâtir. « Il y aura des questions complexes et sensibles dans la reconstruction de cette mairie, prévient-il. Cela doit servir d’électrochoc pour comprendre que, potentiellement, des Limoges, il y en aura d’autres. »