Dans la banlieue lyonnaise, le risque d’annulation des élections municipales provoque une bataille à gauche

Juridique ou politique, la bataille promet d’être féroce dans les mois à venir. Alors que leur élection très serrée, remportée en mars, risque d’être annulée, les maires La France insoumise (LFI) de Vaulx-en-Velin et de Vénissieux dénoncent « une situation injuste », et des « circonstances troubles » dans la façon dont les recours ont été déposés. Elus dans des bastions socialistes et communistes réputés imprenables, Abdelkader Lahmar et Idir Boumertit s’apprêtent à repartir en campagne « dès qu’il le faudra », si le juge suit l’avis de la rapporteure publique. La magistrate a préconisé l’annulation des scrutins dans ces deux villes populaires de la périphérie lyonnaise, à l’audience du tribunal administratif, lundi 14 septembre. La décision du juge est attendue d’ici quinze jours à trois semaines. « Je ressens un immense sentiment d’injustice. Nous avons mobilisé des citoyens qui ne venaient plus aux urnes. Nous avons convaincu des jeunes qui se détournaient de la politique. Ma victoire était la leur. Et il faudrait rayer tout cela d’un trait de plume, pour des erreurs qui ne nous concernent absolument pas », se désole Abdelkader Lahmar, maire de Vaulx-en-Velin. Dès le soir de l’audience administrative, il a réuni les 34 conseillers municipaux de sa majorité pour leur indiquer qu’il fallait s’attendre à livrer une « intense campagne » en cas d’annulation. « Nous avons fait l’objet de six vérifications, on m’a demandé de changer un accent et un trait d’union sur mes documents électoraux, nous avons tout fait dans le total respect des règles. Et je constate qu’on a laissé sur la table [dans les bureaux de vote] les bulletins d’une autre liste qu’on savait irréguliers. Ça m’interroge », insiste l’« insoumis ». Il a conservé son mandat de député du Rhône, en attendant l’issue de la procédure administrative. A Vaulx-en-Velin, le contentieux porte sur la présence d’une candidate de nationalité néerlandaise sur la liste de Christine Bertin (divers centre). Les défenseurs de la liste centriste affirment que la nationalité de la colistière européenne était parfaitement indiquée sur le document Cerfa du dossier préfectoral, alors que la rapporteure estime qu’il fallait spécifiquement la signaler. Au premier tour, les 1 173 voix centristes (12,56 %) ont été validées, ce qui a permis à Christine Bertin de se maintenir au second tour. Or ses bulletins ont été déclarés nuls au moment du dépouillement final. « On attend le second tour pour s’en apercevoir, c’est étonnant. Il n’y a eu aucune manœuvre de dissimulation, on peut réintégrer ses bulletins, ils n’ont pas changé l’élection, c’est une jurisprudence du Conseil d’Etat », plaide Marion Ogier, avocate du maire vaudais. Abdelkader Lahmar a remporté l’élection avec 104 voix d’avance, sur 11 531 votants, contre la maire sortante, Hélène Geoffroy, du Parti socialiste (PS), qui a intenté le recours. Candidate sur la liste d’union de la gauche et des Ecologistes aux élections sénatoriales du 27 septembre, l’ancienne secrétaire d’Etat (2016-2017) de François Hollande se garde de tout commentaire, et se dit « occupée » par la campagne en cours, sans écarter formellement la possibilité d’un retour aux municipales, sachant que des appels peuvent repousser l’échéance.
Repartir en campagne
L’écart est encore plus serré à Vénissieux, où Idir Boumertit a renversé la maire sortante, Michèle Picard, du Parti communiste français (PCF), avec 25 voix d’avance sur 12 045 votants. Quatre listes s’étaient maintenues au second tour, dont celle de Quentin Taïeb, candidat du Rassemblement national (RN) et de l’Union des droites pour la République (UDR), qui a obtenu 1 361 voix (11,55 %), et trois sièges de conseillers municipaux. Le directeur de campagne de Michèle Picard a demandé au tribunal administratif l’annulation de l’élection, au motif que le candidat d’extrême droite aurait fourni une fausse déclaration de domiciliation sur la commune, suspicion reprise par la rapporteure publique. « Un recours opportuniste », pointe Xavier Sauvignet, avocat du maire élu. Comme à Vaulx-en-Velin, les « insoumis » de Vénissieux suspectent la main de la maire sortante dans ce recours. L’inscription de quatre candidats de la liste RN avait été retoquée cinq mois avant le scrutin, et la mairie dirigée à l’époque par Michèle Picard avait envoyé un signalement au procureur, au titre de l’article 40 du code de procédure pénale, qui oblige tout agent public à signaler tout crime ou délit constaté dans l’exercice de ses fonctions. Les candidats RN avaient donc redéposé leur dossier en janvier, sans être contestés, et le procureur avait classé sans suite l’affaire pour trois d’entre eux. « La ville a validé les candidatures alors qu’elle avait fait un article 40. Elle ne dit rien à personne, même pas au premier adjoint. Mme Picard laisse passer l’élection, et elle ressort ce dossier une fois qu’elle a perdu, affirme au Monde Idir Boumertit. Nous avons fait une campagne loyale, et s’il faut la refaire, nous la referons. Mais je préfère penser que le tribunal ne sera pas dupe. » En cas de nouveau scrutin, le maire LFI veut mettre ses mesures de rentrée à l’actif de son bilan : tarif de cantine gratuit pour les bas quotients familiaux, réduit pour les autres, kits scolaires et goûters gratuits pour tous les élèves. De son côté, Michèle Picard est repartie en campagne. Dans un virulent communiqué diffusé le lendemain de l’audience administrative, l’ancienne vice-présidente de la métropole, partisane de l’union de la gauche, accuse le maire de « dédouaner l’extrême droite » pour « tenter d’éviter l’annulation ». La nouvelle majorité municipale a porté plainte pour vol contre l’entourage de l’ancienne maire, en raison du versement des documents internes aux services municipaux dans la procédure administrative.